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Théâtre Chroniques d’un quotidien ordinaire

mai 2019 | Le Matricule des Anges n°203 | par Patrick Gay Bellile

Quelques tentatives pour corriger le sens d’une vie lorsqu’il est déjà trop tard.

Il faudrait sortir le chien

Il pleut. Un homme attend sous un abribus. Il fume. Puis prend la parole pour nous expliquer qu’il va nous raconter une histoire, celle de celui qui fume sous l’abribus : « Nous commencerons par cet homme, sous un abribus par une pluie battante, qui est d’autant plus présent alors que désormais il n’est plus. » Est-il mort ? Est-il parti ? Ou n’est-il simplement plus présent au monde qui l’entoure. Mais alors d’où parle-t-il ? Cela n’a sans doute aucune importance. Ce qui compte, c’est ce qu’il nous dit de l’homme sous l’abribus. Et donc de lui-même. De l’homme qu’il fut, aujourd’hui disparu : « Cet homme n’a vécu qu’une histoire, une seule. L’histoire d’un après-midi en ville. » Et il nous détaille cet après-midi-là. L’homme est allé voir son père, un vieux monsieur se préparant à recevoir, le soir même, une distinction pour l’ensemble de son œuvre. Un père avec qui manifestement les liens se sont plus que distendus. Et ce jour-là, ce père lui demande d’aller lui acheter une cravate pour l’occasion. Parallèlement, l’homme rencontre sous l’abribus son ex-femme qu’il a quittée brutalement : « Sans doute parce que je ne t’ai jamais aimée. (…) J’ai cru que peut-être ça viendrait avec le temps. » Depuis, il la suit. Peut-être parce qu’il voudrait connaître la suite de l’histoire. Quitter quelqu’un mais continuer d’être à ses côtés. L’accompagner. Poursuivre un chemin. Et ce jour-là il lui demande de venir choisir la cravate avec lui. Enfin il y a le problème du chien. L’homme le promène habituellement tous les jours, mais maintenant il cherche quelqu’un à qui le confier. Voilà, le plateau de jeu est installé, les pièces sont placées, il n’y a plus qu’à jouer. Et l’auteur le fait magnifiquement.
Alternant les parties narratives et le passé dialogué en vingt-et-une petites scènes, en suivant une chronologie d’abord chaotique, qui puis petit à petit logique, comme si en avançant, l’histoire se constituait et prenait sens. Ce jour-là, sous cet abribus précisément, le temps se retourne sur lui-même et parfois se démultiplie. Il bouge, ondule, s’installe dans les méandres d’une mémoire qui tente de refaire le passé. Pour renouer des liens, tenter à nouveau des discussions qui font avancer, trouver les mots, oser les dire, mettre au jour des secrets, terminer un amour, reprendre langue avec un père trop lointain. Les histoires s’enchâssent l’une dans l’autre et en même temps s’enchaînent logiquement l’une et l’autre. Ainsi peut-il continuer à être auprès de cette femme qu’il a quittée et qui depuis a rencontré un autre homme dont elle est enceinte. Pourquoi cette nouvelle histoire empêcherait-elle la précédente de continuer, sur un mode différent et prenant en compte les éléments nouveaux ? Et ce père distant, légèrement acariâtre, qui prétend qu’Hegel vient d’exploser chez lui, va apprendre à son fils qu’il n’aimait pas sa femme et qu’il a mené, lui, une vie parallèle, sans interrompre la première. L’espace n’est pas en reste : la femme dans les toilettes d’un café peut parler avec le père qui se prépare dans sa salle de bains, et le rejoindre ensuite pour poursuivre la conversation. Comme si l’espace se contractait pendant que le temps se dilate. Mais peut-être l’homme racontant l’histoire associe-t-il deux moments distincts de sa vie pour n’en faire qu’un seul.
La pièce évolue par petites touches temporelles agencées en courtes scènes, rythmées par une pluie incessante. L’indication horaire donnée en début de chaque scène nous permet de les remettre dans l’ordre, et de dérouler le fil de l’action, même si tout nous incite à croire que les choses sont plus chaotiques qu’il n’y paraît et que la mémoire est peut-être tentée de recréer une histoire logique à partir de bribes et de scènes disparates. La langue est simple et traduit la difficulté de nommer les choses. Elle raconte aussi les délires du père vieillissant : « J’ai vu ma mère. L’autre jour. Je l’ai vu s’approcher de moi, traverser la pièce, et telle une mite s’enfoncer dans ma bouche d’une manière très étrange. Comme si avec ses ailes, elle cherchait à m’étouffer, tandis que je ne pouvais rien, car il devait en être ainsi ».
Elle nous dit qu’une vie est faite de choses petites mais belles, de tournants qu’il faudrait savoir prendre, que l’amour est un supplément d’âme mais qu’une fois là il ne disparaît pas si facilement. Et finalement, l’homme trouvera quelqu’un pour sortir le chien.

Patrick Gay-Bellile

Il faudrait sortir le chien, de Tomislav Zajec
Traduit du croate par Karine Samardžija,
L’Espace d’un instant, 84 pages, 12,50

Chroniques d’un quotidien ordinaire Par Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°203 , mai 2019.
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