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Théâtre La vie en éclaboussures

juin 2019 | Le Matricule des Anges n°204 | par Patrick Gay Bellile

Un accident vasculaire cérébral fait exploser (et décortique finement) le monde de l’entreprise.

Dans un colloque organisé en 2014 au Théâtre des Célestins à Lyon, autour du thème « Écrire (pour) le théâtre aujourd’hui », Stéphanie Marchais dit ceci : « Mon écriture n’est pas forcément reliée au plateau. Ce qui m’intéresse dans le texte, c’est le texte, en fait, c’est la littérature tout d’abord. (…) Il y a peu de gens qui spontanément vont dans les librairies et achètent un texte de théâtre juste pour le plaisir de le lire. Or le théâtre c’est de la littérature ». Ses textes sont écrits pour être lus avant d’être joués. Et ses textes sont très écrits. Ils manient une langue, riche, onirique, fantasmagorique, drôle, une langue qui sait se faire simple et immédiate, mais aussi plus dense et plus fouillée, parfois déconstruite pour nous raconter les difficultés ou les affres d’un personnage. Une écriture faite d’images fortes et de propos construits ; passant d’un monologue dont l’écriture évoque la confusion qui peut régner dans la tête d’un personnage à un petit dialogue simple et touchant entre une mère et son fils. De listes aussi qui nous racontent le quotidien et les préoccupations des personnages : listes de choses à faire, contenu d’un sac à main, inventaire d’un placard. Et cette langue est d’abord un grand bonheur de lecture.
Zone froide, son texte le plus récent, nous présente trois personnages, dont on va suivre les péripéties à partir d’un événement déclenchant : l’accident vasculaire cérébral qui frappe soudain l’un d’entre eux et modifie durablement son état de conscience, sa perception de l’espace et du temps, l’agencement de sa mémoire et son rapport aux autres. Nous comprenons que nous sommes au début dans une entreprise qui fabrique et emballe des croquettes pour les animaux. Une femme, Alix N., Business Manager au sein de La Société, mène la visite de l’entreprise pour un petit groupe d’acheteurs japonais signataires probables d’un gros contrat. Et soudain : « tu ne sais plus parler et t’effondres sans cri sur un tapis charriant des ruisseaux d’immondices. Ta tête explose. Quelque chose a dérapé. » Et le monde bascule. Un peu plus loin, une ouvrière, Maryse Bruaut, chargée de l’équarrissage, et donc placée à l’autre bout de l’échelle sociale, assiste à la scène. C’est « La naissance du caillot », premier chapitre à partir duquel le texte s’épanouit en partitions alternées : ce qui se déroule au présent dans le cerveau perturbé d’Alix N., des souvenirs familiaux, médicaux et professionnels d’avant l’accident, le journal de Maryse Bruaut, auxquels viennent se mêler les épisodes d’un autre temps et d’un autre monde autour du troisième personnage, l’esclave Kostaz Tadiakis : « On nous rassemble dans la cour. Nous sommes nombreux à travailler sur le domaine. Hommes femmes enfants, un peuple en soi. »
Et puis tout se rejoint. Les personnages d’un récit se retrouvent dans l’autre, et le lecteur hésite, cherche à comprendre, et en même temps dispose de tous les éléments nécessaires pour poursuivre sa lecture. Des images tournent en boucle révélant les angoisses ou les aspirations des personnages. Le souvenir d’une soirée de chasse organisée par La Société devient le récit d’une traque, d’une fuite, où Alix N. devient elle-même gibier. A-t-elle rêvé ces deux hommes qui sont venus chez elle ? Pour l’enlever ? « Cette vaste demeure au parc bien entretenu ? » Et ces pigeons ? Et ce chien ? Et cet immense brasier qui détruit tout jusqu’à calciner l’esclave n’est-il que la métaphore d’un cerveau qui se consume ? Tout se mélange, rêves, souvenirs et réalité. Elle suit l’homme qui est en elle et ses désirs de puissance la font rêver de se débarrasser de ses concurrents, de ses supérieurs en utilisant tous les moyens pour arriver à ses fins : le sexe, le mensonge, le harcèlement, le crime. « Tu deviendras un homme pire que les autres, tout en angles et conquêtes, bénéficiant d’un extraordinaire capital de terreur. »
Stéphanie Marchais nous offre la description d’un monde du travail morcelé, hiérarchisé, déshumanisé, pulvérisé, où il est demandé à une femme d’être un homme, mais en mieux. À l’autre bout, l’équarrisseuse est condamnée aux mêmes gestes répétitifs, absurdes, sans aucun sens. C’est une esclave. L’accident vasculaire cérébral fait exploser ce monde et Stéphanie Marchais en examine les débris et nous interroge sur le sens de tout cela. Pour finir l’esclave a disparu et la vie continue. Magnifique.
Patrick Gay-Bellile

Zone froide, de Stéphanie Marchais
Éditions Quartett, 144 pages, 14

La vie en éclaboussures Par Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°204 , juin 2019.
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