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Domaine étranger Mémoires d’outre-tweet

juin 2019 | Le Matricule des Anges n°204 | par Gilles Magniont

Avec son « essai » White, des nouvelles de Bret Easton Ellis, qui vieillit sans en faire un roman, mais croit encore à l’art de déplaire.

Difficile a priori d’y reconnaître encore un écrivain. Personne ne semble souvenir du dernier récit exténué : Suite(s) impériale(s) en 2010 ; depuis lors il s’est abonné au numérique (podcasts, webséries, tweets) ; et le bénéfice commercial de White, c’est qu’un texte d’idées saura faire du foin sans avoir à causer littérature. Un essai donc, et d’une teinte indéfinie, la critique cinéma y voisinant avec l’analyse de l’élection présidentielle ou l’écho des potins d’Hollywood, selon huit sections qui se combinent sans point de suture ni structure patente. Il arrive même qu’on ne comprenne qu’après coup le pourquoi de tel développement, et que la logique se fasse plus narrative que démonstrative, un fil autobiographique servant alors de colonne vertébrale, quoique scoliosée. Comment Bret a grandi grâce aux films d’horreur et à leur « mort sanglante, réaliste, intime », ce qu’il faisait quand s’écroulèrent les tours jumelles, pourquoi son héros et double cauchemardesque Patrick Bateman est revenu le hanter et remplir tous les cadres narcissiques du temps qui passe : « À bien des égards, American Psycho est l’ultime série de selfies d’un homme »…
Le contenu du livre devient ainsi indissociable de son énonciation, et c’est dans ce lierre où se nouent micro-traumatismes et grandes tristesses qu’il trouve sa profondeur – « vagues d’anxiété », « terreur bourdonnant faiblement », la voix inquiète des romans est bien là, mais d’où émane désormais la menace  ? De la gauche semble-t-il, d’une Amérique libérale qui étend infiniment la zone des crimes de pensée, à l’heure où les sentiments viennent à être traités comme des faits, et les opinions comme des outrages. Si ce nouveau monde « cher et castré » est celui des réseaux sociaux, c’est qu’ils permettent de « se sentir vertueux », c’est-à-dire de jouer la vertu : ici Facebook pour dresser un portrait de soi « plus gentil, plus amical, plus ennuyeux », là Twitter pour « définir son autorité morale », et d’Uber en Airbnb l’« économie de la réputation » généralisée. Une économie qui a ses fétiches : alors on fait procéder les victimes, on est captivés par leur douleur – voilà « le Gay en tant qu’Elfe magique », approché comme « une sorte de bébé panda » dès lors qu’il a le bon goût de sortir du placard pour accéder au podium des symboles pathétiques : « se poser en victime est comme une drogue – vous vous sentez délicieusement bien, vous obtenez tant d’attention de la part des autres, en fait cela vous définit, vous vous sentez en vie, et même important, alors que vous exhibez vos prétendues blessures afin que les gens puissent les lécher. Est-ce qu’elles n’ont pas un goût exquis ? » Évidemment cette carte du tendre inclusif s’y entend pour exclure, censurer, disqualifier, et White de moquer les élites progressistes new look, réduites ici à d’intolérantes tribus, et leur ci-devant résistance à Trump semblable aux « plaintes des enfants gâtés à un anniversaire quand ils n’avaient pas gagné la course de relais et voulaient qu’elle soit courue de nouveau avec des règles différentes, tapant du pied, bras croisés sur la poitrine, visages écarlates et crispés, et mouillés de larmes ».
Derrière le progrès des idéologies identitaires, Ellis n’est certes pas seul à distinguer le renouveau du puritanisme et de la censure. On ne saurait pour autant le ranger aux côtés des hérauts confortables de l’incorrection, lui qui n’en appelle pas au passé et au « nihilisme rutilant » de sa jeunesse, mais au trouble et à l’excitation retrouvée. « Je voulais être dérangé et même endommagé par l’art »  : ce dommage nécessaire est dit ici avec un peu de satire et de panache, mais aussi au gré de paragraphes parfois bancals, privés de relief, comme si la dénonciation du « fascisme d’entreprise » se devait d’éviter la maîtrise guindée ou grandiloquente. Pas d’« hyperbole affective » dans ces pages, aucune des disproportions dont l’époque est coutumière, nulle rodomontade de celui qui se voit débarqué des listes d’amis – « De toute façon, je n’ai jamais été très bon dans le rôle du mâle dominant » –, plutôt une sorte de zone atténuée, quelque part où se mêlent fadeur, douceur et distance. On se surprend alors à penser au neutre rêvé par Barthes, et à lire White comme les fragments d’un discours anxieux ; White, qui n’est donc pas seulement la couleur de peau à quoi Ellis refuse d’être circonvenu, celle de ses cheveux quinquagénaires ou de sa drogue de prédilection, mais aussi l’espace d’une liberté adulte.
Gilles Magniont

White, de Bret Easton Ellis
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Guglielmina, Robert Laffont,

294 pages, 21,50

Mémoires d’outre-tweet Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°204 , juin 2019.
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