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Poésie La rumeur que fait la rivière vocale

juin 2019 | Le Matricule des Anges n°204 | par Richard Blin

Mêlant à sa voix de poète l’histoire et la géographie, Jacques Darras transmute les eaux tumultueuses de l’âme humaine en symphonie fluviale.

Van Eyck et les rivières

Homme des lisières, des marges et des marées, Jacques Darras n’aura cessé d’aller des unes aux autres, se jouant des langues et des frontières, arpentant le présent à la lumière du passé et au miroir des rivières. C’est l’une d’elles, la Maye, petite rivière de la Picardie maritime dont il est natif, qui a donné son nom aux huit tomes d’un long poème où il dit sa façon d’habiter poétiquement le monde, et plus spécialement les terres du Nord.
Une œuvre en cours de réédition, dans des versions revues et complétées, au Castor Astral et dont le tome IV, Van Eyck et les rivières, vient de paraître. Dans ce poème-roman qui retrempe la poésie dans l’histoire de l’Europe médiévale et manifeste un goût quasi charnel pour la géographie, Jacques Darras nous fait voyager à cheval dans l’histoire du Nord, en plein XVe siècle comme en automobile sur les routes d’aujourd’hui. Retrouvant les voies perdues du temps, il nous emmène à la reconquête de l’espace bourguignon européen, celui des Ducs de Bourgogne qui, en moins de cent ans, et par mariages subtils, fédérèrent tous les pays du nord – Flandres, Brabant, Hainaut, Gueldre, Picardie – jusqu’à se constituer en la plus grande puissance européenne. Cette Europe comme débarrassée des lois belliqueuses du sol, il la ressuscite tout en nous faisant remonter aux sources de l’œuvre emblématique qu’est L’Agneau mystique de Jan van Eyck, un tableau aux panneaux qui donnent à voir, sous l’aspect d’une Prairie céleste ressemblant au Paradis, l’image d’un monde enfin réconcilié.
De structure discontinue et polyphonique, la composition du livre évoque des affluents rejoignant un cours principal. Mais cet apparent patchwork de prose et de vers, de portraits et de longues chevauchées, de paysages et d’envolées romantico-lyriques, de sourdes insurrections contre la bêtise nationaliste, et de séduisantes invitations à faire l’épreuve de l’étranger, obéit en réalité à un mode d’organisation très souple et parfaitement adapté à l’évocation de réalités tangibles ainsi qu’au désir de montrer la sédimentation du temps à travers les guerres, la construction des cathédrales et la recherche archéologique. Et ce en suivant l’eau des fleuves et des rivières, en s’arrêtant aux échos plus ou moins diffractés d’amours anciennes ou en se livrant à des réflexions d’ordre plus métaphysique, comme lorsque face à la Meuse en crue, le poète se demande si nous ne devrions pas « vivre nos propres vies en état de crue permanente ? », sortir « de nos rives individuelles plutôt que vivre à leur abri par défaut ».
Sous le double signe de l’eau et du déplacement, cette poésie d’ouverture à l’espace et aux joies ordinaires – « La bière est eau la bière est feu la bière nous purge nous tempère. / Buvons les mots buvons les moûts par les levures élevons-nous. » – semble s’écrire à haute voix, se déployer pour habiter le temps, les lieux, les corps, le mouvement des nuages. Nous entraînant dans le sillage de ce qui ressemble à l’épopée d’un moi pluriel, fluide et sonore, elle nous fait franchir les frontières entre la France et la Belgique, la France et la Suisse, nous transporte de la Meuse à l’Escaut ou au Rhin, nous fait voyager de Dijon à Arras, de Lille à Bruxelles, de Namur à Calais, de Berne à Bruges. Une poésie constamment en déplacement donc, et tout en singularité émotionnelle communicative.
« Non la poésie n’est pas inadmissible la poésie existe marche normalement. / Non la poésie n’est pas guérison miracle cicatrisation des blessures. / Non la poésie n’est pas la Grande Armée ronflante des avant-gardes. » Elle ouvre, elle entraîne, elle parle haut, elle est parole « dansée dansante » rêvant d’imiter la danse des Gilles de Binche – mais « comment menuiser oralement le pas rythmique de ces danseurs ? » qui dansent « comme s’ils étaient la terre tournant au soleil ses saisons ». Elle est « émotion intelligente », engagement du corps dans la langue, incarnation de toutes les forces centrifuges qui donnent consistance au mystère de notre individuation. D’où l’intensité de la présence au monde qui émane de cette poésie conquérante qui multiplie les changements de rythme, use habilement de la rhétorique comme des vertus de la synthèse. Et ce à l’instar de l’eau pliant les images à sa puissance réfléchissante, allant son chemin de femme libre. Un livre dont on peut commencer la lecture au hasard, en se laissant prendre par le courant, emporter par son sens de l’espace et la vigueur d’une pensée voyageant avec joie au cœur d’une Europe aussi ressuscitée qu’imaginaire.
Richard Blin

Van Eyck et les rivières. Dont la Maye, de Jacques Darras
Le Castor Astral & In’hui, 368 pages, 20

La rumeur que fait la rivière vocale Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°204 , juin 2019.
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