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Intemporels Voie sans issue

octobre 2019 | Le Matricule des Anges n°207 | par Didier Garcia

Avec Ethan Frome, la romancière américaine Edith Wharton (1862-1937) donne à lire une tragédie à la fois rurale et sentimentale.

Bienvenue à Starkfield, petite bourgade imaginaire du Massachusetts. Un village enseveli tout l’hiver sous une épaisse couche de neige, avec des congères qui s’amoncellent à chaque carrefour, harcelé par les tempêtes de février, et entouré par un « paysage muet et mélancolique » ainsi que par des « surfaces misérables et gelées ». À tel point coupé du reste du monde que les plus malins de ses habitants s’arrangent pour le quitter tôt ou tard.
Quand le lecteur fait connaissance avec Ethan Frome, ce que les locaux nomment pudiquement « la collision » a eu lieu vingt-quatre ans auparavant. Ethan est alors âgé de 52 ans, mais avec la claudication dont il est affligé, et la balafre rouge qu’il arbore sur le front, il a déjà l’air d’un vieillard. Manifestement, à Starkfield, tout le monde sait ce qu’il lui est arrivé et à quoi il doit ces stigmates. Tout le monde sauf, justement, le narrateur, que le « personnage le plus frappant de Starkfield » pique au vif. Mais dans cette Nouvelle-Angleterre de la fin du XIXe siècle, les gens sont des taiseux, et personne ne consent à lui en dire davantage. Jusqu’à ce qu’une langue se délie, autorisant le narrateur à raconter son histoire…
Non loin de Starkfield, Ethan et sa femme Zeena vivent chichement, grâce à l’énergie d’Ethan, qui se débat tous les jours « sous le double fardeau de sa ferme stérile et de sa scierie insuffisante ». Six ans après leur mariage, le couple accueille sous son toit la jeune Mattie Silver, fille d’un lointain cousin de Zeena devenue orpheline et laissée sans le sou. On se dit d’emblée que ce ménage à trois n’annonce rien de bon. D’ailleurs, peu après l’arrivée de la jeune femme, Ethan se rase tous les jours, un changement d’attitude qui n’échappe pas à l’épouse. Rapidement, Zeena devient pour lui « d’une pâleur inconsistante et fanée », supportant de moins en moins la comparaison avec sa jeune rivale : l’épouse n’est bientôt plus qu’une « haute silhouette décharnée », « déjà une vieillarde » (alors qu’elle n’a encore que 35 ans), quand la seule voix de Mattie suffit à l’émouvoir (« On aurait dit le bruissement d’un fourré menant à des clairières enchantées »).
Lorsque Zeena annonce son intention d’aller passer la nuit chez sa tante dans une ville voisine afin de consulter quelque nouveau médecin, on pressent que la situation va se dégrader dans un avenir proche (et c’est bel et bien cette absence d’une nuit qui va précipiter leur perte et sceller leur destin). Zeena revenue dans le foyer conjugal, le retour à la réalité est brutal. D’autant plus brutal que la parenthèse qu’elle vient de leur laisser leur a permis de vivre quelques heures idylliques (sans que leur union soit pour autant consommée) : elle va s’offrir les services d’une bonne, comme le médecin le lui a conseillé, et donc se débarrasser de Mattie dès le lendemain. Même s’il est préférable, pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur, de ne pas dévoiler la fin du roman et de ne rien dire de la collision évoquée plus haut, il faut bien reconnaître qu’on voit mal alors comment leur histoire pourrait trouver une issue heureuse.
Dans ce décor aussi hostile que peut l’être parfois la Normandie chez Maupassant (les taiseux sont d’ailleurs légion dans ses nouvelles), la tension dramatique reste toujours palpable. Et à chaque chapitre, l’étau semble se refermer implacablement sur Ethan et Mattie (on progresse à l’intérieur du roman le souffle coupé en redoutant toujours le pire).
Le moins que l’on puisse dire est qu’Edith Wharton a ici un sens aigu de la dramaturgie : à chaque nouvelle page son roman s’enfonce davantage dans la tragédie. Et comme dans toute tragédie digne du nom, la situation est sans issue. Ethan n’a pas assez d’argent pour pouvoir s’enfuir avec Mattie et verser une pension alimentaire à Zeena. Inutile donc pour lui, comme pour Mattie, de songer à une autre vie.
Comme bon nombre d’êtres humains, ces trois protagonistes doivent composer avec le destin qui est le leur, un destin sur lequel ils n’ont aucune prise, et dans une vie qui semble leur refuser le simple droit au bonheur. Avec une grande sobriété de moyens, et ce jusque dans la langue (peu de métaphores et de figures de style, comme s’il lui fallait aussi dépouiller chaque phrase), Edith Wharton plonge son lecteur dans un roman d’une noirceur terrible, seulement éclairée par les rares moments de paix vécus par Ethan et Mattie. C’est rugueux, âpre, désespérant (mais donc aussi poignant, dérangeant, oppressant), comme peut l’être la vie quand elle n’a rien d’autre à offrir que son visage le plus sombre.
Didier Garcia

Ethan Frome, d’Edith Wharton
Traduit de l’américain par Julie
Wolkenstein, P.O.L, 224 pages, 7,90

Voie sans issue Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°207 , octobre 2019.
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