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Domaine étranger Un kamikaze à Varsovie

février 2020 | Le Matricule des Anges n°210 | par Thierry Cecille

Sarcastique, politique et métaphysique, ce roman de Tadeusz Konwicki raconte le dernier jour d’un écrivain épuisé, martyr à contrecœur.

La Petite apocalypse

À l’été 1980, une nouvelle lueur se lève à l’Est : après un mouvement de grèves d’ampleur inégalée, Solidarność devient le premier syndicat libre dans une démocratie populaire. Le socialisme pourrait-il, enfin, avoir un visage humain  ? Las ! Dans la nuit du 13 au 14 décembre 1981, le général Jaruzelski impose l’état de siège : c’en est fini de cet espoir. Les Polonais retrouveront, jusqu’en 1989, leur quotidien de privation et de grisaille, de propagande et de censure. C’est ce quotidien que décrit et transfigure, en 1979, Tadeusz Konwicki, dans ce roman qui connaîtra d’abord, bien sûr, une publication clandestine. Comme Leopold Bloom dans le Dublin de l’Ulysse de Joyce, son antihéros, durant une journée, arpente Varsovie, en proie aux doutes et abruti par une tenace katzenjammer (gueule de bois en allemand dans le texte). Cette journée sera-t-elle la dernière de sa vie ? C’est qu’aux premières heures de la matinée deux amis sont venus lui proposer un plan décisif, d’après eux, pour l’avenir politique de la Pologne : en ce jour où la capitale reçoit en grande pompe le secrétaire général, « doté d’une physionomie de Kalmouk  », du grand pays frère, il doit s’immoler, par le feu, devant l’immeuble du Parti ! Durant ces longues heures, il fera de nombreuses rencontres – dont l’une, inespérée, d’un érotisme fulgurant – dialoguera avec d’anciens amis, monologuera pour tenter de faire le bilan de son existence. Suivi par un chien fidèle et un jeune admirateur venu d’une province reculée – qui se révélera être un espion – chargé de porter le jerrycan d’essence, il va et vient dans cette ville qu’il dit aimer et haïr à la fois. Il ne peut s’empêcher de tourner autour de l’immense Palais de la Culture, encore aujourd’hui dressé au cœur de la ville détruite puis reconstruite, cadeau de Staline devenu «  une veste baraque, une antique pissotière attaquée par le moisi ou oubliée à ce carrefour de l’Europe centrale  ».
L’écriture de Konwicki, en ces centaines de pages, épouse les tours et détours de ce personnage déboussolé, mêlant tons et registres, variant le rythme de la narration. Nous assistons aux affrontements idéologiques souvent confus et verbeux entre dissidents épuisés ou apparatchiks ambitieux. Nous sommes plongés dans des scènes oniriques ou burlesques : un député, à la tribune, pris d’une folie soudaine, commence son discours par un tonitruant et scandaleux « Camarades traîtres, camarades salopes  » avant d’entreprendre un strip-tease, un buffet pantagruélique réservé aux officiels est pris d’assaut par une troupe déchaînée que la vodka rend féroce… Konwicki compose aussi un autoportrait masqué : le désespoir énergique, si l’on peut dire, du personnage principal fut aussi le sien, comme lui il dut souvent « monter ou descendre les quelques traverses de l’échelle du non-sens  », comme lui il désira « pouvoir dire quelque chose sur soi au dernier moment  ». Au soir d’une vie, les souvenirs réchauffent parfois autant qu’un alcool fort : une très belle page, ainsi, évoque les instants lointains de l’enfance perdue, « gentille petite planète emmitouflée dans les châles (des) joies, (des) peines fragiles d’antan  » – et l’on retrouve ici la nostalgie douloureuse et émouvante de sa Chronique des événements amoureux, qu’Andrzej Wajda adapta pour en faire un de ses plus beaux films.
La Pologne ici décrite est un pays perdu, une nation qui « s’est fait violer  » et la sorte de misère qui y règne est sans doute présente aujourd’hui dans de nombreux pays : une «  misère transparente comme du verre et invisible comme l’air  », « la grâce que nous fait un État totalitaire en nous permettant de vivre  ». Mais la noirceur laisse filtrer, de temps en temps, des éclats de lumière, la lucidité ne devient pas cynisme ou alors, ainsi qu’il est spécifié, un « cynisme positif ». Comme le dit avec justesse dans sa préface Costa-Gavras (qui adapta ce roman en 1992), Konwicki est bien « un franc-tireur qui rappelle aux heureux de ce monde que les sacrifiés ne sont pas dupes ».

Thierry Cecille

La Petite Apocalypse, de Tadeusz Konwicki
Traduit du polonais par Zofia Bobowicz,
Éditions du Typhon, 332 pages, 18,90

Un kamikaze à Varsovie Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°210 , février 2020.
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