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Domaine étranger Tambour battant

février 2020 | Le Matricule des Anges n°210 | par Thierry Cecille

Sur les pas funambulesques de Tyll Ulespiègle, Daniel Khelmann nous entraîne dans un monde à feu et à sang, peut-être pas si différent du nôtre.

Le Roman de la vie de Tyll l’espiègle

Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. » Vos souvenirs de lycée vous reviennent-ils ? Ainsi commence le récit de la bataille dans laquelle le Candide de Voltaire fait connaissance avec la mort, atroce, des soldats et des civils, puis, pas si candide que cela, prend « le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes », c’est-à-dire de déserter. S’il s’agit là d’une des nombreuses guerres oubliées – celle dite de Sept Ans (1756-1763) entre la France et la Prusse – nul doute que la plus longue et plus célèbre Guerre de Trente Ans (1618-1648) n’avait rien à lui envier en matière de carnage et de sauvagerie.
C’est dans cette guerre que nous transporte, avec une sorte d’alacrité rageuse assez proche de celle de Voltaire, Daniel Kehklman. Après le succès phénoménal rencontré par ses Arpenteurs du monde, roman qui entremêlait, au mitan du XIXe siècle, les vies du mathématicien Carl Friedrich Gauss et du naturaliste Alexander von Humboldt, c’est à un personnage fictif qu’il s’attache cette fois – mais tout aussi renommé : Tyll Eulenspiegel en allemand dans le texte, Ulenspiegel dans la légende épique de Charles de Coster, Till l’espiègle en français. Dès les premières pages, fort enlevées, celui-ci, avec sa maigre troupe, débarque dans un village que la guerre n’a pas encore atteint, interprète quelques saynètes, marche sur un fil tendu au-dessus des villageois, avant que de les inciter à jeter en l’air leurs chaussures puis à les rattraper, entraînant alors tout le village dans une mêlée farouche qui leur permettra d’enfin manifester leurs haines rentrées, leurs rivalités jusque-là hypocritement camouflées.
Le récit, dès lors, en un désordre chronologique maîtrisé, nous offrira divers épisodes de la vie de ce saltimbanque imprévisible, de son enfance à sa vieillesse, s’intéressant, par ailleurs, au couple que forment le roi d’un hiver et son épouse, auprès de qui Tyll jouera le rôle de bouffon, grotesque mais insolent à souhait. Roi d’un hiver, c’est en effet le sort d’un certain Frédéric V du Palatinat qui, sur les conseils de son épouse Elizabeth d’Angleterre, descendante de Marie Stuart, eut la mauvaise d’idée d’accepter d’être roi de Bohème mais fut chassé, un an après son couronnement, de son château de Prague.
À de multiples reprises nous ne pouvons nous empêcher de penser aux tableaux de Brueghel et, pour les meilleurs pages, à cette évocation de temps antérieurs d’un siècle mais aussi troublés et riches que nous trouvons dans L’Œuvre au noir de Yourcenar. Nombreux sont ici les morceaux de bravoure. Tyll, encore enfant, doit passer une nuit, solitaire, dans la forêt effrayante – et cette épreuve lui sert d’initiation aux talents qu’il mettra ensuite en pratique. Son père, égaré dans des questionnements qui ne siéent pas au meunier qu’il est, est arrêté, torturé et exécuté pour sorcellerie. Elizabeth, dans la demeure sombre et désertée qu’on a bien voulu leur octroyer à La Haye, se souvient avec nostalgie des pièces merveilleuses d’un certain Shakespeare qu’elle avait pu voir jadis à la Cour de son père. Par-dessus tout cela plane surtout la mort puissante et aveugle, Arès « changeur de mort  » comme disait Eschyle, les cadavres accumulés témoignent de la rage humaine de s’entre-détruire, hier comme aujourd’hui. Les défunts murmurent : « Quant à nous autres, on nous entend là où nous vivions jadis, et parfois dans les arbres. On nous entend dans l’herbe et dans le chant des grillons, on nous entend quand on pose la tête contre le nœud de la branche du vieil orme et les enfants croient quelquefois apercevoir nos visages dans l’eau de la rivière (…) Nous nous souvenons, même si personne ne se souvient de nous, car nous n’avons pas encore accepté l’idée de ne plus exister.  »

Thierry Cecille

Le Roman de Tyll Ulespiègle,
Daniel Kehlmann,
traduit de l’allemand par Juliette Aubert,
Actes Sud, 416 pages, 23

Tambour battant Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°210 , février 2020.
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