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Domaine étranger La liberté des fardeaux

mars 2020 | Le Matricule des Anges n°211 | par Camille Cloarec

Entre conte initiatique et journal de bord, Recensement de Jesse Ball est un condensé d’humanité dans ce qu’elle a de plus réconfortant et inquiétant.

Recensement, comme son titre ne l’indique pas, se construit autour d’une maladie relativement peu abordée par la littérature : celle de la trisomie 21. Abram Ball, le frère aîné de l’auteur aujourd’hui décédé à qui le livre est dédié, en était atteint. Il s’agit donc d’un ouvrage qui hantait depuis longtemps Jesse Ball, comme il l’explique dans son avant-propos : « Je ne voyais pas bien comment procéder, jusqu’à ce que je comprenne que je ferais un livre creux. Au centre, j’y placerais mon frère, et j’écrirais pour l’essentiel autour de lui. Il existerait par son influence ». Voici qui explique son intrigue épurée, comme délestée de tout ce qui serait de l’ordre du superflu. Un chirurgien dont on ignore tout ou presque, hormis la perte récente de son épouse et le fait qu’il se meurt, choisit de partir sillonner les rues du pays en compagnie de son fils trisomique adulte. Pour ce faire, il se reconvertit en recenseur, profession qui s’apparente à celle de « saltimbanque ambulant ». Son devoir est d’effectuer une marque sur la côte de chaque habitant, méthode opaque qui permet d’une manière quelque peu douteuse de comptabiliser la population. Une mission presque dystopique, dont il s’acquitte avec application. Dans leur Stafford, le père et le fils se fraient un chemin vers le nord, traversant des villes elliptiques désignées par les lettres de l’alphabet. L’objectif est d’atteindre Z. Après quoi, le narrateur a tout prévu : son enfant sera confié aux bons soins d’une voisine, et il pourra quitter ce monde en paix.
Ce premier et dernier voyage ensemble répond à un rêve, celui « que le lieu auquel on s’attend nous attend. C’est le rêve du voyageur ». Tous les deux voguent de rencontre en rencontre, récoltant de multiples histoires. Un péagier désabusé, un sympathique fabricant de casse-tête, un couple de fermiers réticents, un jeune docteur débutant… Tous les accueillent à leur manière, avec gentillesse, hostilité ou ignorance. Le silence est pourtant ce qui prédomine, car « parler est une telle confusion ». Les paysages ne laissent aucune trace, ils se contentent de défiler sans description particulière. Ce sont plutôt les souvenirs qui remontent, un peu comme si l’homme rembobinait sa vie. « Il me semblait (…) que je voyageais non seulement dans L, puis M et N, mais dans mon propre passé », réalise le narrateur. Son amour pétri d’admiration pour sa femme décédée, une clown de renom, imprègne chacune de ses pensées. Quant à l’affection sans limite au cœur de laquelle leur fils a grandi, elle apparaît au détour d’anecdotes convoquées par sa mémoire. Ces dernières opposent sans cesse la différence, la tolérance et le respect sur lesquels s’est bâti leur foyer au rejet, à la violence et au mépris régnant trop souvent à l’extérieur – à « la façon qu’a notre spécialité humaine, l’aliénation, de s’exprimer si délicatement, si généreusement, si totalement ».
La construction poétique de Recensement, qui progresse selon de courts chapitres mêlant compte-rendus laconiques, fragments de vie passée et vastes réflexions, est une ouverture sur le monde entier, dans sa laideur et sa magnificence. À l’image de l’auteure fictive sans cesse citée par le père, Gerhard Mutter (de son vrai nom Lotta Werter), dont l’œuvre tourne autour de sa fascination doublée de dégoût à l’endroit des cormorans, Jesse Ball écrit sur ses semblables, qu’il examine avec retenue, simplicité, effacement. Cela donne naissance à un livre inclassable, rare tant par sa forme que son sujet, qui nous emporte corps et âme dans un voyage difficile à oublier. La différence, quelle qu’elle soit, n’y est pas un obstacle mais une richesse, la lenteur une bénédiction.
Recensement est donc une invitation à la découverte, au désapprentissage et à la bienveillance, qui sont autant de valeurs fondatrices de la littérature. Tout en nous rappelant que nous renfermons tous un poids, quelque chose d’impénétrable, qu’il appelle « la liberté des fardeaux, à savoir que nous recherchons tous, d’une manière ou d’une autre, un fardeau approprié. Tant que nous ne l’avons pas trouvé, nous sommes atrocement entravés, nous pouvons même à peine vivre  ».
Camille Cloarec

Recensement, de Jesse Ball
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Clément Baude, Seuil,
320 pages, 21

La liberté des fardeaux Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°211 , mars 2020.
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