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Poésie Liliane Giraudon, la désaxée

mai 2020 | Le Matricule des Anges n°212-213 | par Emmanuel Laugier

À chaque livre, elle cherche à donner une forme différente de celles élaborées dans ses opus précédents. avec insolence, jubilation et joie de faire exploser le projet.

Le Travail de la viande

Liliane Giraudon pourrait être comparée à l’héroïne des Misfits lorsque, rageuse, elle fait face aux plus inconséquentes façades de brutalités viriles que sont les trois hommes qui l’entourent dans le fameux film de John Huston (1961). Elle devient alors aussi l’un de ces chevaux sauvages traqués pour leur viande dont une scène hallucinante rince tout spectateur quelque peu sensible. Les livres de Liliane Giraudon appellent à la même exposition, et parfois, d’une phrase, rincent autant qu’ils vous glacent, mais toujours y parviennent dans une joie enfantine de foutre le bordel. Tact ou pas, frontaux (Les Pénétrables ou La Poétesse) ou finement glissés (comme dans Madame Himself ou Le Garçon cousu), ses sujets accaparent le grain âpre d’une époque rongée par le capitalisme sauvage et le racisme ordinaire, attaque sans détour les façons dont toute sorte de fascismes larvaires habitent insidieusement le corps social. Les zones de l’écriture de Giraudon interrogent ces formes de dominations générales, ce que Bernard Noël appela tôt des mots de « castration mentale ». Le processus d’occupation de la domination, lent mais sûr, le travail de la viande, au titre démajusculé, ne cesse de le questionner et de nous y plonger la tête.
Livre-recueil, dans le meilleur sens du terme, puisqu’il rassemble des textes disparates par leur régime d’écriture (le conte, le théâtre et le méta-théâtre, le poème-prose, l’exercice d’admiration (Meyerhold, Reverdy, Bessette) le travail de la viande, au titre aussi « casse-gueule » que Les fleurs du mal (et son génitif) pouvait être le plus mauvais d’un recueil extraordinaire, lance « haut un pavé » (Farocki) pour le déposer selon sa forme là où il se doit.
Ce travail de pavage est donc aussi actes de délimitations : du pouvoir, de la servitude, du poème, de ses affirmations transgenres autant que de son « action restreinte » et impure. « La fille aux mains coupées », le premier texte, utilise la forme du conte remémoré (comme le fit Quignard, depuis les Frères Grimm ou Perrault) et autoréflexif pour méditer sur ce fameux cercle des assassins dont Kafka disait que seule l’écriture permettait d’en sortir par un bond ahurissant et précis. C’est sans doute cela que toute ligne de fuite désaxée permet et pense, quelle que soit sa logique propre. La petite fille aux mains tranchées protège son intégrité dans un cercle qu’elle a tracé autour d’elle et ainsi a-t-elle déjà acté ce bond qui la rendra pure (« bloc de pureté  »), irréprochable quant aux calculs perfides d’un Diable venu soudoyer son père : « découper des mains, est-ce possible ?/Les chairs enveloppant le poignet occupent-elles un espace qui peut être tranché au couteau ? », « Où est la fille ?/Dans quel espace de quel poème peut-elle aujourd’hui tracer des signes ? », telles sont les questions posées par la narration du conte lui-même. C’est tout un gai savoir qui se déploie ainsi, notamment dans « Fondation Meyerhold », partie du livre au titre programmatique, formalisé sous la forme de l’adresse (tutoyée). Liliane Giraudon y avance les pions d’une poétique clignotante, faite de propositions tantôt énigmatiques, tantôt tacites, parfois elliptiques, ou à l’évidence limpides : « plus ça change/plus c’est la même chose/le soleil n’en finit pas/de se noyer dans son sang//au menu égorgement/et robe écarlate », ou encore « l’intégrale c’est l’enfer//on s’agite/dans l’opaque ».
« L’activité du poème n’est pas incessante » enfoncera d’ailleurs plus tard à coups de marteau réjouissants certains aspects du « milieu » (« une non-littérature ou un considérable, un dominant tas de merde qui empuantit tout le devant jusqu’à l’arrière, jusqu’à la coulisse qui s’appelle la vie littéraire »), en lançant sans partage quelques autres fusées ou projectiles de grandes ampleurs : « Ce qu’il faut, oui, ce qu’il faut c’est parvenir à penser la différence entre “répéter” et “dupliquer”. À la limite. Car c’est bien une affaire de limite ». Et celle d’écritures à désaxer encore, dit-elle.

Emmanuel Laugier

Le Travail de la viande, de Liliane Giraudon
P.O.L, 156 pages, 16

Liliane Giraudon, la désaxée Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°212-213 , mai 2020.
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