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En grande surface Une tigresse de papier

mai 2020 | Le Matricule des Anges n°212-213 | par Pierre Mondot

Jour 1. Oui, j’ai pris La Dictatrice de Diane Ducret et non, je n’ai pas trouvé de farine. Mais si, Diane Ducret. Enfin, tu sais bien. Elle est l’auteure de Femmes de dictateur, traduit en vingt langues. Et on apprend dans le magazine Elle que « l’écrivaine à succès » (tiens, tu vois) a été choisie pour devenir la prochaine égérie de la marque Montblanc (le parfum, pas la crème, patate).
Femmes de dictateur, La Dictatrice… Au prétexte que la pharmacienne désigne l’épouse du pharmacien et non celle qui dirige l’officine, tu t’imagines qu’il s’agit du même livre. Pas tout à fait. Le premier compile les biographies d’icelles qui partagèrent la couche des plus fameux despotes du XXe siècle. Où le lecteur apprendra effaré que Benito, Joseph ou Mao n’eurent pas toujours une attitude exemplaire avec leurs compagnes.
Le second fixe l’avenir et appartient à la catégorie du roman d’anticipation. Une dystopie donc, mais d’assez faible portée puisque le récit débute en 2023. L’intrigue, on l’aura deviné, s’articule autour d’une figure de tyrannelle. Pour « la première fois dans l’Histoire et la littérature » se pique Diane. Mais faux : pour la littérature, les exemples pullulent et quant à l’Histoire, on voit qu’elle connaît pas ma mère.
Le personnage principal se nomme Aurore Henri (les initiales, tu percutes ?). Un jour, elle lance un caillou contre un dirigeant politique pour protester contre le démantèlement de l’Union européenne. Incarcérée, elle devient à partir de son procès l’incarnation de l’opposition aux nationalismes en même temps qu’aux lois du marché (oui, c’est possible). Il faut dire qu’au tribunal, son discours a mis les poils à tout le monde : « Voulons-nous continuer à vivre ensemble, ou voulons-nous des années de terreur ? Les hommes les uns contre les autres, les hommes contre les femmes, l’humanité contre la nature ? » Depuis sa geôle, elle tweete : « Femmes d’Europe, je vous appelle à vous refuser aux hommes. » La grève du sexe. Comme si on n’avait pas assez des trains et du métro. Libérée au bout de cinq ans, elle connaît une ascension politique d’autant plus fulgurante que le Vieux Continent affronte une grave crise climatique : « L’hiver 2029 s’annonce comme le plus froid (…) depuis trois cents ans. La Seine se fige de Paris jusqu’au Havre… » Et comme une fois de plus nos gouvernants n’ont rien vu venir, pas plus de moufles demain que de masques hier, c’est le chaos. Les filles boudent, ça caille, les frigos sont vides, le peuple est à bout.
Jour 16. Ouf, Aurore a sympathisé avec le dalaï-lama et parvient à négocier du blé aux Indiens. Elle s’envole pour Moscou afin de convaincre le président russe de lui vendre son gaz. La scène se déroule au jardin botanique. Le « maître de l’Est » montre à Aurore une mandragore, explique que selon la légende, la plante « se nourrit du sperme des condamnés ». Après quoi, l’échange dérape un peu : « Enfiévrée, elle ne répond plus qu’à un seul désir devenu commandement, le faire jouir. Le vider de sa semence (…) que son membre devienne une terre brûlée. »
Jour 17. Plus que trois cents pages. Et les autres qui friment à relire La Recherche ou La Montagne magique. Tenir. L’heure n’est pas aux polémiques. Solidarité avec les soignants.
Jour 20. Ça y est, Aurore a conquis le pouvoir, la voilà chancelière. Le régime qu’elle met en place condense le meilleur du folklore communiste et nazi. Le drapeau, par exemple, présente un disque blanc sur fond rouge, avec en son centre « une mandragore stylisée noire ». Et l’équipe dirigeante se compose d’Alberto Sperucci (architecte), Edward Golling (basses œuvres) et Hugo Lambert (couteau suisse). Pour que cette dream team soit complète, Diane y adjoint le docteur Virt, sorte de Mengele en plus maladroit : « Au bout de cinquante minutes, j’ai entendu un bruit sourd – comme si on frappait des mains. C’était les poumons de deux détenus qui avaient “éclaté” et qui tournaient autour du ventilateur. » Nouvelle pause.
Jour 24. Premier rire. Les nerfs, sans doute. La chancelière organise « la cérémonie du féminin sacré » à Rome, Circus Maximus. Un chœur de jeunes filles chante : « Qui labourera ma vulve ? / Qui labourera mon haut champ ? / Qui labourera mon sol humide ? »
Jour 26. Une perle : « Golling se tient droit comme un i dont le ventre aurait digéré un bœuf. »
Jour 31. Toujours pas de farine et rien ne va plus pour Aurore. Poutine, ce caractériel, a de nouveau coupé le gaz. Cette fois, tu l’auras voulu, c’est la guerre, et vraoum, badaboum, tchacatchacatchac, ça mitraille et bombarde partout, Londres, Paris s’embrasent, mais zut à peine la jeune Diane a-t-elle commencé sa partie de petits soldats qu’on l’appelle pour le dîner, tant pis, le chef du Kremlin dégaine son « nouveau missile nucléaire, le plus puissant jamais conçu, Satan 2 » et Aurore, acculée, se suicide dans son bunker. Pan. Le palais s’effondre. Patatras. On referme le livre. Il est vingt heures. Le pays applaudit.

Une tigresse de papier Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°212-213 , mai 2020.
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