La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Poésie Requiem pour une femme invisible

septembre 2020 | Le Matricule des Anges n°216 | par Richard Blin

Au fil de fragments qui font apparaître un étrange miracle poétique appelé Emily Dickinson, Dominique Fortier rend hommage à une poétesse qui s’est acharnée à rester inconnue.

Les Villes de papier : Une vie d’Emily Dickinson

Étrangère à toute chapelle, à toute école, celle qu’on place parfois au rang de fondatrice de la poésie américaine, fut une femme des plus retirées et des plus casanières. En s’attachant aux lieux où elle vécut, Dominique Fortier cherche à ressentir ce que fut sa vie. En s’appuyant sur sa propre expérience de l’acte d’habiter, de la façon dont s’éprouve le sentiment d’être là, dans le temps et l’espace – car le fait d’habiter ne se résume pas à l’habitat, mais consiste en une suite d’actions et de pensées encloses dans un espace-temps qui imprègnent le corps et l’esprit d’impressions multiples –, elle traque des correspondances intimes, réveille des affinités secrètes, donne à sentir l’absence ou la présence des choses. Autrement dit, elle entre en résonance intérieure avec ce qui a pu habiter Emily Dickinson. Ce qui nous vaut un portrait impressionniste tout en force impressive.
Née à Amherst en 1830, au centre de la citadelle puritaine qu’était alors la Nouvelle-Angleterre, Emily Dickinson eut un frère aîné qui épousa sa meilleure amie, et une sœur cadette qui sera la première éditrice (posthume) de ses poèmes, en 1890. Son père, juriste, un homme aussi droit que sévère lui achète des livres mais lui demande de ne pas les lire. Heureusement il y a le jardin de la maison, qui bruisse du murmure des fleurs. Une maison où elle vivra jusqu’à l’âge de 10 ans avant de connaître, de 10 à 25 ans, une autre demeure, située quelques haies plus loin, « Evergreens », le temps qu’il fallut au père pour racheter la demeure familiale. « Une fois retrouvée la demeure de son enfance, elle sera bien déterminée à ne jamais les quitter – et la demeure, et l’enfance. »
Entre-temps, elle avait fait ses études à Amherst Collège – fondé par son grand-père – puis à Mount Holyoke Seminary où elle refusa de participer au mouvement de renouveau religieux. Elle est la dernière des impénitentes, s’estimant « sans espoir, sans certitude et sans conviction ». Le monde, elle le comprend d’abord par les mots. « Dieu est une éclipse. Il est au-delà des mots. » Mots qu’elle griffonne à la hâte sur des emballages, des cartons, des enveloppes. Des textes brefs, laconiques, aux raccourcis illuminants et à l’esthétique hachurée : ellipse, syncope, longs tirets. C’est que derrière une existence qui semble conforme aux modèles sociaux en vigueur dans son entourage, elle a choisi d’être entièrement libre dans le domaine réservé qu’elle s’est choisi : l’écriture. Elle faisait le pain pour la maisonnée, aimait coudre, avait une prédilection pour les rouges-gorges et les abeilles, et adorait envoyer de courtes missives. Et la trentaine passée, elle s’habilla de blanc et décida de n’être plus que celle qui lit et qui écrit. Elle ne sortira plus de l’enceinte de la propriété familiale, puis de la maison, et enfin de sa chambre, regardant le monde à partir de sa fenêtre. Hormis quelques rares déplacements – à Washington, à Philadelphie, à Boston, pour soigner ses yeux –, elle n’aura jamais quitté sa ville natale.
Si elle « s’agenouille tous les matins devant les fleurs », elle n’a jamais été à la messe et n’aura connu que des amitiés amoureuses, avec un révérend, puis plus tardivement avec un juge, ami de son père. Elle disait n’avoir pour compagnons que « les Collines, le Couchant et un Chien ». C’est au papier qu’elle parle. Entre soi et soi, entre soi et l’autre, elle pose une chose de papier. « C’est sa maison. » Dans ses poèmes, sans ordre ni suite, elle abolit les frontières naturelles de l’absolu et du quotidien, du familier et de l’étrange, du visible et du non-révélé. Ils nous plongent au cœur de l’énigme et de la beauté du monde, nous mettent en face de l’infini incompréhensible du sensible. Mais on n’habite pas la beauté, et elle ne peut que s’y mesurer dans une violence jamais éteinte.
Une poésie secrète où les mots sont des personnages qui méritent bien des majuscules. De signes ordinaires, elle extrait un sens surprenant. Jusqu’à s’aventurer au bord de l’impensable. « Mon affaire c’est la circonférence », écrit-elle. « Et il est vrai qu’elle semble constamment se tenir en équilibre au bord des choses, puits ou abîme, entre un monde et un autre, à la lisière entre le poème et l’indicible ». D’où les turbulences émotionnelles qui donnent à ses poèmes leur caractère spasmodique ou le tremblement charnel d’une évidence. Des poèmes à haut voltage, à l’image d’une âme écartelée entre l’extase et le néant. Elle disparaîtra en 1886, sans avoir atteint 56 ans.

Richard Blin

Les Villes de papier : Une vie d’Emily Dickinson
Dominique Fortier
Grasset, 208 pages, 18

Requiem pour une femme invisible Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°216 , septembre 2020.
LMDA papier n°216
6.50 €
LMDA PDF n°216
4.00 €