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Histoire littéraire Lumière noire

octobre 2020 | Le Matricule des Anges n°217

L’autobiographie de W.E.B. Du Bois (1868-1963), activiste et intellectuel noir longtemps mis sous le boisseau.

Pénombre de l’aube

Il aura fallu attendre plus d’un siècle pour lire en France Les Noirs de Philadelphie (La Découverte, 2019) et Les Âmes du peuple noir (id., 2007), deux textes majeurs de William Edward Burghardt Du Bois, le premier Noir à avoir en 1895 obtenu un doctorat à Harvard. Daté de 1940, Dusk of Dawn (littéralement « Crépuscule de l’aube ») se situe à mi-chemin de sa première autobiographie en 1920 et de celle posthume de 1968. Du Bois, pour qui « les autobiographies ont peu d’attraits », n’aura eu de cesse de réécrire la sienne pour se confronter au « problème noir » dont il ne sépare pas son existence. « Quel effet ça fait d’être un problème ? » demande-t-il dans Les Âmes du peuple noir. Réponse, sidérée : « être un problème est une expérience étrange – bizarre même pour quelqu’un qui n’a jamais été rien d’autre  ». Et tout, en un sens, est déjà dans l’explicitation du sous-titre : « J’ai donc écrit ce qui vise à être non tant mon autobiographie qu’une autobiographie du concept de race, éclairée, renforcée et sans doute déformée par des pensées et des actes qui furent les miens ».
En regard de ses contemporains Durkheim et Weber, fondateurs d’une sociologie sinon purement théorique du moins surtout quantitative, Du Bois est depuis peu reconnu comme le pionnier, refoulé voire sciemment occulté, de la sociologie de terrain. Sa monographie sur les Noirs du ghetto de Philadelphie a été tardivement reconnue comme la première étude scientifique de sociologie aux USA. Pénombre de l’aube peut ainsi être lu comme l’autobiographie intellectuelle du chercheur relégué dans l’université noire d’Atlanta, et qui s’efforce de se sortir de sa condition. Mais Du Bois y revient aussi sur sa jeunesse, ses voyages (en Europe, en URSS, en Chine où il rencontre Mao, en Afrique), et surtout sur ses luttes au sein des mouvements noirs, débutées dans le Niagara Movement qu’il fonde en 1905.
Métis rejeté par les Noirs comme par les Blancs mais relativement protégé par son parcours d’excellence scolaire et universitaire, Du Bois a été violemment éveillé à la conscience du racisme par deux événements. Le premier, dans l’enfance, lorsqu’une fillette blanche refuse de jouer avec lui. Le second, au lendemain du meurtre le 23 avril 1899 de Sam Hose, torturé, brûlé et pendu par une foule de 2000 Blancs près d’Atlanta, nous montre Du Bois apprenant la nouvelle dans la rue : « Sam Hose avait été lynché, et ses phalanges, disait-on, étaient mises en vente dans une épicerie un peu plus bas dans Mitchell Street, que j’étais en train de parcourir  ». D’où la place centrale dans le livre du chapitre « Le concept de race », concept à saisir non pas comme une essence mais dans sa mouvante complexité : « Peut-être est-ce erroné de le qualifier de “concept” plutôt que d’en parler comme d’un faisceau de réalités, de forces et de tendances contradictoires ».
La vie de Du Bois ne se dissocie pas de ce champ de forces. Double violence, par les Blancs comme par les Noirs, faite au mulâtre. Frictions, pour l’élite cultivée à laquelle il appartient, avec le prolétariat noir. Guerres internes aux mouvements de lutte, Du Bois rejetant dos-à-dos l’oncle-tomisme de Booker T. Washington et le « séparatisme » de Marcus Garvey prêchant le « Retour en Afrique ». Épreuve à se vivre Noir et Américain, et viscéralement lié à l’Afrique où se voit « la race noire dans sa terre d’origine ». Déchirement entre son pacifisme et sa révolte. Contradiction insoluble, dans les relations sociales, entre son amitié avec des Blancs et le fait que la « ligne de partage des couleurs » n’en continue pas moins de le séparer d’eux par, dit-il, le « mur de verre », comme le montre le dialogue de sourds qu’il a avec « Roger Van Dienman », « synthèse » imaginaire d’amis réels.
C’est ce nœud de tensions que dit l’oxymore Crépuscule de l’aube : une espérance dans l’instable, suspendue dans l’air comme « ce sentiment subtil de jour à venir qu’on éprouve tôt le matin même quand la brume et l’obscurité continuent de peser lourd ».

Jérôme Delclos

Pénombre de l’aube :
Essai d’une autobiographie d’un concept de race

W.E.B. Du Bois
Traduit de l’américain et présenté par Jean Pavans
Vendémiaire, 420 pages, 22

Lumière noire
Le Matricule des Anges n°217 , octobre 2020.
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