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Domaine français Le fils à l’amer

novembre 2020 | Le Matricule des Anges n°218

Avec sa sensibilité d’écorché vif, Yves Charnet trouve plus qu’une consolation dans la pratique du diariste : une manière de faire de l’ombre une pourvoyeuse de lumières.

Alors que sa mère, après une mauvaise chute, entre dans le crépuscule de sa vie, Yves Charnet essuie un nouveau refus de son éditrice. Rejeté à nouveau, le quinquagénaire voit s’ouvrir la grande gueule de la dépression. L’écriture du journal intime que nous lisons ici vient diluer l’amertume et donner à la détresse les éclats d’une langue superbe, à l’image de ce costume de lumière qu’arborent les toreros chers à l’auteur des Lettres à Juan Bautista (La Table ronde, 2008). C’est que la page blanche est son arène, où chaque jour il « affronte la corne du taureau » selon l’expression de Michel Leiris dans sa préface à L’Âge d’homme. Retrouvant ici la beauté sanguine de Proses du fils, son premier livre (La Table ronde, 1993), Charnet parvient à tenir la dépression en respect. Non pas à la repousser, mais à faire d’elle l’alliée de l’écriture, l’ingrédient principal de cette alchimie qui transforme le plomb en or, l’existence en œuvre.
Il y a ce que nous dit l’écrivain : sa relation passionnelle à sa mère à l’exigence tyrannique, le dégoût que lui impose son propre corps, le sentiment originel de n’être qu’un rejet, son amour pour la chanson et ses rêves de carrière sous les sunlights, son désir de littérature qui semble, dans la langue, se faire l’écho du désir d’amour dans la vie. Mais il y a surtout cette manière de dire : même si la phrase se fait asthmatique (les points de la ponctuation comme autant de tentatives de respirer), elle entraîne dans le giron de la poésie la trivialité du métier de vivre, la nausée du « mal de mère ». L’écriture se substitue à cette ivresse « qui me protège un peu… Comme un autre ventre… » et déploie un autre corps, celui du texte dans quoi la vie, peut-être, devient supportable.
Loin de se replier sur la douleur, l’écrivain nous entraîne dans les différentes vies qui sont les siennes. Celle du professeur, passeur enthousiaste, ému de la jeunesse de ses étudiants, du sort que l’époque leur fait. Celle du groupie sentimental, le fan de Nougaro, l’ami de Serge Lama, ce pourvoyeur de belles quilles de Bas-Armagnac. Celui du père à la fierté légitime qui a su influer à son fils et à sa fille l’amour de l’art, la liberté de créer. Celle du frère d’armes, si l’écriture et la poésie sont des armes, quand il s’agit d’évoquer le regretté Antoine Emaz, la fragile Valérie Rouzeau. Celle, aussi, de l’aficionado, capable de courir toutes les arènes de France et d’Espagne, découvrant que les acteurs sont aussi des toreros, tel Jacques Bonnaffé qui fut avec Denis Podalydès le premier à rendre charnels les mots de Charnet. « La vie t’aura fait, au fil des ans, cette compagnie bigarrée. Les poètes, les acteurs, les toreros, les chanteurs. Tu auras tant aimé ces lieux de passage. Les hôtels, les arènes, les théâtres. Ces carnets de voyage sont ta façon d’écrire une ode. Une ode burlesque aux voleurs de feu. »
Face aux gouffres qui le menacent (« J’ai cru que j’allais M’ÉPARPILLER. Les mots comme des petits morceaux du corps »), au désamour de soi (« Il est encore pire que le chagrin d’amour. Le chagrin de soi-même »), l’écrivain trouve dans sa bibliothèque intime le vade-mecum où d’autres ont inscrit les formules magiques : Perros, Pirotte, Autin-Grenier, Doubrovsky, Emaz comme les grands anciens appris par cœur sous l’autorité de la mère enseignante. Cette littérature fréquentée – comme on fréquente une amoureuse – depuis l’enfance est devenue l’air que l’écrivain respire. Il peut dès lors décrire un déjeuner à Biarritz et nous faire entrer, sereins et apaisés, dans un pur moment de littérature délesté du poids de la vie, pleinement présent pourtant : « C’est une petite table avec vue sur quelques bateaux, des murailles de pierre, de hauts rochers recouverts d’une végétation vert sombre, le vieil Océan. » De l’amer à l’Océan, le voyage s’est fait par les mots, ceux-là mêmes qui nous transportent.

T. G.

Chutes
Yves Charnet
Tarabuste éditeur, 284 pages, 18

Le fils à l’amer
Le Matricule des Anges n°218 , novembre 2020.
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