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Domaine français En semant, en écrivant

novembre 2020 | Le Matricule des Anges n°218 | par Jean Laurenti

Cheminant sur les traces d’un être singulier, jardinier et philatéliste, Muriel Pic embarque le lecteur dans une aventure poétique et critique d’une grande fécondité.

Affranchissements

Pour s’approcher au plus près de celui qui a beaucoup compté dans sa vie, son grand-oncle Jim, jardinier d’une université de Londres, Muriel Pic emprunte un parcours à sauts et à gambades qui ne refuse aucune bifurcation. Chacune d’elles lui offre l’opportunité d’un questionnement sur le monde et quelques traits précisant peu à peu la figure de Jim, discrète et humble, intense et émouvante. Ce travail apparaît comme un nouveau jalon dans une exploration littéraire qui mêle recherche poétique, incursions dans divers domaines du savoir, ouvertures autobiographiques, réflexion sur les formes contemporaines de l’asservissement, compagnonnage et dialogue avec des auteurs admirés…
La passion commune pour la philatélie de Jim et de sa petite-nièce vivant en France où elle recevait régulièrement un lot de timbres, choisis par lui, qu’elle classait ensuite dans un album, est un matériau essentiel du livre. Le déclin de cet intérêt chez la jeune femme à l’âge des études et des amours et l’abandon de sa collection lui donneront, le moment venu, une tâche à accomplir. Il lui faudra ouvrir les vingt-six enveloppes reçues et négligées, découvrir les timbres qu’elles contiennent, les observer, les classer. « Enfin, la dernière enveloppe. Elle me fait l’effet d’un talisman, mon prénom et mon nom liés mystérieusement à une date », l’année 2001, celle de la mort de Jim. Et la prise de conscience d’une quête à poursuivre, d’une vie méconnue à éclairer.
Ce voyage, Muriel Pic l’accomplit en compagnie d’un guide, le poète américain William Carlos Williams (1883-1963), auteur notamment du recueil Paterson qui a récemment inspiré un film à Jim Jarmusch. C’est un autre de ses livres – né d’« un excès de rage, de folie radicale » – qu’elle élit pour viatique : Spring and all, traduit par Le Printemps et le reste et non par le plus littéral Le Printemps et tout. « Mais, ajoute l’auteure, on manque de toutes les manières les doubles sens du mot spring, qui ne désigne pas seulement le printemps mais aussi le saut, le bond, la source. Le tout ou le reste, c’est le poème, le flux d’images qui s’accélère à la saison du réveil. » Muriel Pic dérègle ainsi son pas sur celui d’un écrivain et de son livre paru en 1923, qui se trouve être l’année de la naissance de Jim. Laquelle eut lieu au printemps à Menton où ses parents, citoyens franco-britanniques, tenaient un luxueux hôtel pour touristes fortunés, à la grande époque de la Riviera française cosmopolite. « C’est au Bellevue que Jim apprit à parler l’anglais, le français, mais aussi l’italien et l’allemand, les secondes langues de son père et de sa mère ». Ces débuts plutôt prometteurs dans la vie seront rapidement contrariés par deux événements douloureux. Le premier est l’apparition précoce du mal de Pott, une forme de tuberculose osseuse qui affectera l’enfant et, malgré les soins et les cures, ralentira sa croissance et fera de lui « cet être bossu à jamais voué à la solitude ». L’autre épisode décisif surviendra en 1938 avec la ruine familiale qui entraînera la vente de l’hôtel et le départ pour l’Angleterre. Pour Jim, ce sera une vie sédentaire, effacée. « Je l’imagine entre Saint François d’Assise et William Carlos Williams parlant avec les fleurs, voyageant avec les timbres », écrit Muriel Pic.
La bosse qui déforme le dos de Jim, les plantes qu’il observe et cultive avec amour, les timbres qu’il collectionne et par lesquels il acquiert un savoir sur le monde deviennent les motifs qui nourrissent la pensée mouvante et agile de l’auteure. Dans son livre précédent, En regardant le sang des bêtes, consacré à un film de Georges Franju, elle proposait cette belle réflexion, aisément transposable à la démarche poétique adoptée dans son dernier livre : « Le montage en appelle donc à la compétence divinatoire de chacun en sollicitant notre capacité à révéler ce qui est latent. Il redéfinit tout autant les enjeux de l’écriture que ceux de la lecture. Il exerce notre esprit critique, aiguise notre perception du vrai et de l’injuste, fait sonner nos réveils. » De fait, le lecteur de Muriel Pic est convié à accomplir sa part de travail en s’engageant avec elle – et aussi, outre W. C. Williams, avec Frances Yates, Gramsci, Spinoza, Mallarmé et tant d’autres – dans des explorations inattendues. Approcher les êtres et les choses par le « toucher intime », la « mémoire incorruptible et éphémère de ce que nous ignorons ». Laisser venir les images que convoque un poème au sens en apparence obscur, tendre vers une forme de connaissance affranchie de toute doxa. Le programme est vaste, le terrain sans limites. Il suffit pourtant de peu de chose, de quelques vers, d’un timbre-poste ou d’un simple carré de terre tel que celui où le petit jardinier bossu, des années avant de disparaître, avait conçu son œuvre secrète, son testament sans destinataire : une prairie sèche, « fabuleuse création botanique », « plantation polyglotte, douce et naturaliste ». Et parsemant les pages du journal de Jim, outre les noms de plantes et de fleurs, les traces de son effort pour qu’advienne une « prolifération de hasards ».

Jean Laurenti

Affranchissements
Muriel Pic
Seuil, 281 pages, 19

En semant, en écrivant Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°218 , novembre 2020.
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