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Domaine étranger Chroniques terrestres

novembre 2020 | Le Matricule des Anges n°218 | par Thierry Cecille

Notre monde est devenu imprévisible, chaotique et labyrinthique : Olga Tokarczuk y trace des pistes, entre réalisme, onirisme et fantastique.

Histoires bizarroïdes

Une psychologue mondialement reconnue pour son « test des tendances évolutives » étudie, dans un institut suisse, le comportement d’adolescents qui ont comme seul point commun d’avoir tous été adoptés. Elle est en phase terminale d’un cancer et trouve, dans un monastère voisin, du réconfort auprès de religieuses qui veillent sur la relique de saint Auxence, affectueusement nommé Auxy. Elle l’observe : « Le cadavre était entièrement paré de petits ornements faits à la main, tricotés ou tressés. Dans ses orbites, il y avait des grandes pierres semi-précieuses, tandis que son crâne chauve était recouvert d’un bonnet décoratif fait au crochet avec du fil et des perles ». Ilon est le masseur officiel – il est pourvu du titre de « raikone » – de Monodikos, sorte de dieu apparu dans le désert « trois cent douze ans plus tôt », régulièrement mort et ressuscité, à la fois Osiris et bouc émissaire. Des « terroristes », nommés « les Dignes », doivent en effet le lapider en un rituel annuel afin que « le Dévoilement » succède aux « jours de grisaille », dans un monde que la rouille ne cesse d’envahir. Monsieur M. se rend dans un hôpital du sud de la Chine pour recevoir un nouveau cœur : « Celui-ci fut livré dans les temps, la compatibilité immunologique était parfaite et l’intervention fut un succès. L’ancien cœur européen fut brûlé dans l’incinérateur de l’hôpital, même si l’épouse de monsieur M. songea un instant à le conserver pour l’emporter chez eux ». Cependant des symptômes apparaissent, « d’étranges épisodes germinants » éveillent chez monsieur M. « une volonté qu’il n’avait jamais eue » auparavant…
Découvrant l’une après l’autre ces dix nouvelles (de cinq à quarante pages), ce n’est que peu à peu, patiemment et parfois comme intuitivement, que nous comprenons (ou croyons comprendre) quels fils relient ces personnages, quelle signification peuvent avoir ces épisodes déroutants. Si dans la majeure partie du livre nous reconnaissons bien le monde qui est le nôtre, Olga Tokarczuk nous emmène également en l’an 1656, à la rencontre de mystérieux « enfants verts », dans une Pologne en proie aux horreurs de la guerre et, aussi bien, nous projette dans un futur proche où le clonage permet à chacun d’avoir non seulement un double mais un triple ou quadruple exemplaire de soi. L’écriture sait se faire, quand il le faut, méticuleusement descriptive, presque naturaliste ou scientifique, pour rendre vraisemblables ces êtres et ces situations « bizarroïdes » mais dont nous pouvons, parfois avec effroi, nous sentir proches. Comme chez Kafka, le lecteur hésite : s’agit-il là de symboles, d’allégories, ou bien, si l’on osait ce terme, d’apories narratives ?
Sans doute le discours qu’Olga Tokarczuk prononça lors de la remise de son prix Nobel en 2018 nous permet-il de mieux comprendre son ambition. Dans un monde envahi par le « brouhaha », la « cacophonie », le « mugissement insupportable » qui malmène la vérité, la littérature risque de devenir « un chœur qui se composerait uniquement de solistes ». L’écrivain doit alors lutter contre cette « régression » qui menace et demeurer capable d’opérer des « synthèses » avec les fragments de notre monde qui n’est plus que « compilation de choses et d’événements ». Constatant que « nous manquons de nouvelles manières de raconter le monde », elle en appelle alors à la « figure énigmatique » d’un « tendre narrateur ». C’est donc avec cette tendresse, « la variante la plus humble de l’amour », qu’elle nous offre, dans ces nouvelles, une méditation complexe et émouvante à la fois sur la naissance et la mort, l’énergie innocente de la jeunesse et l’inexorable vieillissement, l’apprentissage toujours recommencé de la communauté des hommes.

Thierry Cecille

Histoires bizarroïdes
et Le Tendre narrateur : Discours du Nobel et autres textes
Olga Tokarczuk
Traduits du polonais par Maryla Laurent
Noir sur blanc, 184 et 72 pages, 19 et 10

Chroniques terrestres Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°218 , novembre 2020.
LMDA papier n°218
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