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Domaine français Rivière sans retour

janvier 2021 | Le Matricule des Anges n°219

Un roman élémentaire de Grégoire Domenach, où le feu des passions le dispute au secret des eaux.

Entre la source et l’estuaire

Sa couverture – pastels bleus et verts – qui montre en trois schémas le franchissement impeccable d’une écluse par une péniche, pourrait malicieusement tromper son lecteur : Entre la source et l’estuaire, sous les airs d’une paisible histoire de marins d’eau douce, est en fait un roman noir dans lequel volera en éclats l’ambiance paresseuse de bords de rivière qu’avait pris soin d’installer son premier chapitre. D’emblée, pourtant, une impression de déjà-vu aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Un port, un débit de boissons où le narrateur à la première personne rencontre un boiteux au visage défiguré par une ancienne blessure, c’était, souvenons-nous, l’ouverture de L’Île au trésor. Reprise, ici, de ce décor attracteur d’aventures, il peut encore servir. Le taciturne inconnu à la gueule cassée, pêcheur de sandres, de perches et de chevesnes, ne tardera pas à se raconter. Non pas au comptoir du Bar de la Capitainerie où on le découvre, mais au fil de la rivière, la parcourant à nouveau comme ce Styx qu’il traversa pour une femme, situant pour le narrateur ses places de pêche comme autant de stations de sa passion pour elle, avant le drame puis sa résurrection d’entre les morts qui lui valut un surnom, « Lazare ».
Les romans dans lesquels un narrateur-témoin assiste aux amours d’un couple, ou en devient le confident, ont un charme particulier, et disons-le un peu pervers. Ils font de nous les voyeurs, par le trou de serrure du récit, d’une troublante intimité. Grégoire Domenach, à l’instar de James Salter dans Un sport et un passe-temps, joue habilement du procédé. Le récit par Lazare de sa liaison ardente avec Ouliana, jeune Kazakhe qui a épousé le richissime, hâbleur et très prodigue Fornblung, est régulièrement relancé par l’avide curiosité du narrateur-confident qui a amarré l’Argo, un remorqueur fatigué, dans ce petit port sur le Doubs. L’histoire de Lazare est scabreuse : un trio initié par le mari, âgé (« ma queue est partie à la retraite, et j’ai dû ranger la caisse à outils »), et qui provoque sa jeune épouse et son employé à coïter un peu, et même souvent, toutefois sous la condition diabolique qu’ils ne mêleront jamais de sentiments à leurs ébats. Ce contrat de dupes, une fois signé par Lazare, va l’entraîner dans une passion brûlante, d’abord purement sexuelle et qu’il croit maîtriser, mais dont il lui faudra payer le prix. « Ce n’est pas une plaisanterie, le désir, tu sais… les hommes en parlent comme des petits garçons, par moqueries, par le biais des futilités, ils cherchent à ignorer qu’il y a une facture à payer dans la jouissance ».
Au-delà d’une intrigue qui va crescendo, et du beau parce que complexe personnage d’Ouliana dont on apprendra que, issue des steppes du Kazakhstan que Domenach connaît bien pour y avoir bourlingué, elle s’appelle en fait « Altinaï » de son prénom de naissance, Entre la source et l’estuaire présente aussi l’intérêt d’une construction très sûre. On avance dans la confession de Lazare en même temps que, sur sa barque, on accompagne dans une ambiance solaire les parties de pêche qu’il a avec le narrateur, et qui suivent le parcours implacable de la tragédie qui mena jadis ses protagonistes, et avec eux tout le village, vers une issue fatale. À mesure que les deux hommes sortent des poissons du Doubs, Lazare ramène sur le pont les souvenirs d’un passé encore vif mais qui, bien qu’en pleine lumière, conserve sa mutité de carpe, sa part sombre d’énigme et de secret, à l’image de cette sentence sibylline en rappel du titre : « C’est en cherchant la source que l’on se rapproche de l’estuaire ».
Et puis, tout au long des pages, qui les traverse, l’eau. Avec, dans « l’impérieux silence du matin », des rêveries de reflets, d’herbes flottées et de courants, qui font de ce roman une réussite très poétiquement bachelardienne, en résonance avec le philosophe qui notait dans L’Eau et les rêves : « L’eau douce sera toujours dans l’imagination des hommes une eau privilégiée ».

Jérôme Delclos

Entre la source et l’estuaire
Grégoire Domenach
Le Dilettante, 189 pages, 17

Rivière sans retour
Le Matricule des Anges n°219 , janvier 2021.
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