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Intemporels La nuit havanaise

janvier 2021 | Le Matricule des Anges n°219 | par Didier Garcia

Avec Trois tristes tigres, le Cubain Cabrera Infante (1929-2005) signait une démesure littéraire, entre somme culturelle et délire romanesque.

Il y a les livres dociles, qui se laissent résumer en quelques phrases. Et il y a les autres, qui offrent une résistance incroyable dès lors que l’on tente de les empoigner, comme si la pire injure qu’on pouvait leur faire était de dire précisément ce qu’ils sont. Et ce, quand bien même on s’efforcerait de dresser la liste, aussi exhaustive que possible, des morceaux dont ils sont faits.
Si l’on se risquait ici à un rapide inventaire des pièces que le lecteur croisera en chemin, on aurait des séances de psychanalyse, des lettres bourrées de fautes d’orthographe (« je vais pas passé ma vie comme une momie enfermée ici dans une de ces tombes où qu’on flanquait les phares à hont et ces gens-là, pasque chuis pas une vieille peau, et sur la tette de ma mère je te jure que me chuis pas habillée pou pas dansé »), des jeux de mots à la Georges Perec (« son dictionnaire des Idées-au-logis ou des Idées-sans-logis »), une page imprimée à l’envers, des listes, des passages écrits « à la manière de », en particulier d’Alejo Carpentier, avec des phrases interminables alourdies d’un grand nombre de mots savants, une page intitulée « Partition » comportant 390 fois la syllabe « blen », des passages pétris de références littéraires et culturelles, sur lesquelles plane l’ombre tutélaire du grand Borges, des histoires répétées plusieurs fois mais avec de menues variations, ou encore de purs délires verbaux, car dans ce Cuba des derniers mois de la dictature de Batista, on boit plus que de raison…
Incontestablement, Trois tristes tigres est de ces livres qu’on ne sait par quel bout prendre. À commencer par son titre, qui envoie le lecteur dans deux mauvaises directions. Jamais il ne sera question de tigres ici, et à la fin du volume, que l’on quittera à regret, on se souviendra avoir plus souvent ri que pleuré. D’un humour noir, certes, sombre, pince-sans-rire, tout ce qu’on voudra, mais avoir ri de bon cœur, même si tout n’est pas drôle dans ce portrait nocturne de La Havane pré-castriste (« une ville dangereuse pour les jeunes qui ont pas l’espérience »), avec sa misère, la drogue, une violence à la fois physique et sociale, la prostitution touristique et le gangstérisme.
Ce roman s’ouvre sur un prologue loufoque au cours duquel on nous présente plusieurs personnages réunis au Tropicana, tenu pour « le cabaret le plus fabuleux du monde ». Parmi cette clientèle VIP et nyctalope qui se grise de cocktails, plusieurs individus se détachent et entrent successivement en scène : La Estrella, « une mulâtresse énorme, grosse, grosse, aux bras pareils à des cuisses et aux cuisses comme deux troncs soutenus par le château d’eau de son corps » (façon « Nana » de Niki de Saint Phalle), sorte de sirène ayant « pris la forme d’un lamantin », une des bêtes mythiques « de cette zoologie nocturne de La Havane ». Puis Bustrofédon, qui passe son temps à « jouer avec les mots et finalement vivre en désignant toutes les choses par un autre nom comme s’il avait inventé vraiment une autre langue ». Viendront aussi l’acteur Arsenio Cué, un photographe, un joueur de bongo… Et si l’on s’amusait à présenter tous les personnages qui traversent ces pages (on ne sait jamais auquel d’entre eux se vouer), comme le « Boiteux aux Gardénias », « avec sa béquille et sa corbeille de gardénias et son Bonsoir chuinté », il y aurait de quoi donner le vertige. C’est une galerie de frappadingues, que l’auteur parvient à rendre attachants.
Prix du meilleur livre étranger en France en 1970, Trois tristes tigres est le Paul Morand d’Ouvert la nuit retouché par Rabelais, version cubaine et trash (avec des nuits torrides, comportant sexe, alcool et drogue au menu), porté par une musique cubaine sourdant d’une radio allumée en permanence (de quoi étourdir durablement le lecteur). C’est un livre fou, extravagant de la première à la dernière page, que Cabrera Infante lui-même ne tenait pas pour un roman, et qu’il faut prendre le temps de lire à haute voix afin d’en faire apparaître la dimension orale. Un livre porté on ne sait trop par quoi puisque sans sujet, sans personnage principal, ne comportant aucune intrigue, situé en marge des genres littéraires, et progressant on ne sait trop comment, au gré de moments posés les uns à la suite des autres sans le moindre lien. Un livre fait peut-être exclusivement pour offrir au lecteur un endroit où se perdre, mais qui donne une image assez juste de cette phrase qui le présente finalement plutôt bien : « Il y a de tout dans la nuit ». Qui plus est dans une ville dépravée.

Didier Garcia

Trois tristes tigres
Guillermo Cabrera Infante
traduit du cubain par Albert Bensoussan
L’Imaginaire, 476 p., 11,50

La nuit havanaise Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°219 , janvier 2021.
LMDA papier n°219
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