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Domaine français Tresser le fil de la langue

février 2021 | Le Matricule des Anges n°220

Quatre textes inédits de julien Gracq en sentinelle nocturne demandant, encore, « qui vive ? »

En littérature, toute description est chemin » (En lisant en écrivant). Dans Nœuds de vie, cahier d’inédits (non datés) retrouvé dans les collections de la BNF, le chemin qui traverse les quatre sections composant le livre est à la fois familier et ardu au lecteur. Familier, parce qu’il y reconnaît nombre des thèmes de Gracq, y éprouve des impressions de déjà-vu le ramenant à d’autres de ses textes ; et ardu, à tenter de faire le lien entre les descriptions de paysages de « Chemins et rues », les vignettes d’« Instants », les notes de lecture de « Lire » (toujours la même bibliothèque, Tolkien, Stendhal, Nerval, Breton, mais aussi des flèches acérées dans l’esprit de Préférences), et les réflexions sur le métier d’« Écrire ».
Sans doute invoquera-t-on comme une évidence l’écriture fragmentaire du second Gracq, celui qui renonce à la fiction dans les années 1960. Mais qui tente de tracer un itinéraire entre ces textes dépliés en carte y suivra le pointillé, déjà, des occurrences du « fil » ou de la « ligne ». Droit, d’abord, au passage d’« Instants » qui donne son titre au livre : « Ce que j’ai souhaité souvent, ce que j’aimerais peut-être encore exprimer, ce sont ce que j’appelle des nœuds de vie. Quelques fils seulement, venus de l’indéterminé et qui y retournent, mais qui pour un moment s’entrecroisent et se serrent l’un l’autre ». Dans « Lire », Gracq âgé regrette le tarissement en lui du « lecteur pris dans le fil de sa lecture », tandis que le texte s’achève sur l’espoir de « suivre quelque chose comme une humble – et tortueuse, et fragile comme le fil de la Parque – ligne de vie ». Dans « Écrire », il déplore le caractère d’obsolescence du texte littéraire : serait-il « écrit dans le droit fil de la langue » qu’il ne pourrait pourtant désormais sans ridicule prétendre à « braver les siècles ». Le début de « Chemins et rues », quant à lui, ouvre le livre sur la description d’un voyage en voiture en Sologne, où l’on retrouve le thème de la route qui revient si souvent chez Gracq. Et quand « il semble que d’un moment à l’autre le ruban précaire va maigrir, se perdre  », « Pourtant il continue, comme si le fil d’une pensée éveillée écartait, disjoignait à mesure au-devant de nous la pesante obstruction nocturne ».
Ne perdons pas le fil : « Une sorte d’enlacement intime » et qui relie, en Basse-Loire « la ligne de démarcation entre les toits d’ardoise au nord, et au sud, la tuile vendéenne », et sur la route de Paris à Dieppe « le passage de la ligne frontière vers les contrées de la vie sans rides », à ce « fil de la lecture » arrimé à l’enfance de la lecture – Stevenson, Le Grand Meaulnes, Jules Verne, Robinson Crusoé, comme aux lectures et relectures du Gracq avancé en âge : Hugo, Apollinaire, Ponge, Rimbaud, et les autres. Le tout – « nœud », entrecroisement ou entrelacement entre des lieux, des instants et des livres, et qui donne à la vie quelque chose comme son fil rouge – étant à écrire dans ce « droit fil de la langue  » que revendique Gracq pour sa prose. « « Ce qui n’a jamais été dit ainsi n’a jamais été dit » : c’est l’axiome secret auquel se réfère sans discussion le vrai littérateur ». Ne pas seulement dire les choses, mais ne les dire qu’à la condition de les dire ainsi, sans quoi elles n’auront jamais été dites : telle est bien l’unique entreprise, d’un bout à l’autre de son œuvre, de l’auteur du Château d’Argol et de Lettrines. Fière dans son austérité, pourquoi pas hautaine, cette ambition d’une vie d’écrivain n’est dissociable ni de celle de l’œuvre, ni de la passion de la lecture des autres qui fut toujours celle de Julien Gracq.
Dans l’étude qu’il lui a consacrée en 1991, Jean-Louis Leutrat avait cette remarque étonnante : « L’œuvre de Gracq a des admirateurs inconditionnels qui se feraient tuer pour elle ». Trente ans plus tard, sans doute le lit-on aujourd’hui plus sereinement, fort de cette conviction aussi qu’il n’y a pas « deux » Gracq, le romancier et celui des fragments. En filigrane de Nœuds de vie, c’est encore et toujours la même « question intimidante », question du Graal pourrait-on dire, qui trouait le silence de la nuit à la fin du Rivage des Syrtes : « Qui vive ? »

Jérôme Delclos

Nœuds de vie
Julien Gracq
Éditions Corti, 163 pages, 18

Tresser le fil de la langue
Le Matricule des Anges n°220 , février 2021.
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