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Poésie Consonances sans accords

février 2021 | Le Matricule des Anges n°220

À la fois blessure et baume, Cassandre à bout portant, long poème flottant d’un ange déchu à la recherche de lui-même, entraîne dans un univers d’une troublante étrangeté.

Cassandre à bout portant

Brûlé de l’intérieur, hanté d’inquiétante étrangeté et de cruauté pince-sans-rire, le nouveau livre de Sandra Moussempès ! Ne faisant qu’un avec les quatre volumes déjà publiés dans la collection Poésie/Flammarion – Vestiges de fillette (1997), Captures (2004), Photogénie des œuvres peintes (2009), Sunny girls (2015) – Cassandre à bout portant, par-delà l’exploration des dessous de la condition féminine, est d’abord une errance dérivante parmi des « objets féminins non identifiés », des miroirs, des ombres, des reliques, des présences, et des prophéties se perdant au fond de corridors sans porte. Le tout avec pour fil d’Ariane les toujours mêmes motifs obsessionnels inhérents à l’impitoyable mise à nu d’une société aliénée aux images et qui a fait du corps une idole comme du sexe une compétition. D’où la présence récurrente d’héroïnes filmiques, de filles cruelles, d’adolescentes séquestrées, de starlettes hippies ou de princesses. « Elles sont exaltées, exubérantes, excitées, elles enveniment tout ce qui finit par les rendre substantielles malgré leur beauté de surface. »
Bouts de scénarios et de scripts – « Nous serions les princesses du royaume, nous quitterions le campus et les gens se mettraient à nous chercher » –, maisons isolées, « étudiantes morcelées », « revenantes tactiles », Sandra Moussempès parasite, altère, dévoie les images pour donner à voir le processus hautement fantomatique qui les anime. Détournant les stéréotypes autour du féminin, et jouant de l’univers du conte, elle dénonce la séduction destructrice autant que l’esthétique du simulacre qui remet en cause la différence entre le vrai et le faux. Poupées, miroirs, ciseaux, secrets de petites filles désenchantées, sa poésie est faite d’atmosphères étranges, ambivalentes, perturbantes qui traquent l’avidité, les non-dits, interrogent le lisse, la « dictature du Happy End », la violence qui se cache sous le consensuel et l’apparente harmonie. 
Ce qui passe par tout un travail de tours et détours autour de l’abîme de discordances concordantes qu’est l’amour, et par un travail de mise à distance qui, bousculant notre sens du réel, révèle la puissance iconoclaste d’une écriture dont le processus créatif se nourrit de conflits, de tensions, de survivances autobiographiques. Car Sandra Moussempès écrit à partir d’une expérience personnelle dont on suit, au fil de ses livres, la vie secrète. « Fille aimée d’un père mort / & paravent d’une mère prothèse », sa vie se déroule à l’ombre du fantôme colossal de ce père disparu quand elle avait 14 ans, le seul homme qui l’aurait aimée toute sa vie. Un père qui vécut un temps avec Anie Besnard, le premier amour d’Artaud, et fut le meilleur ami d’Olwyn Hughes (sœur de Ted Hughes, mari de Sylvia Plath) que l’auteure considérait comme sa tante de cœur, et qu’elle fréquenta jusqu’à sa mort. Un père – « Messaline, surnom que mon père me donnait enfant, parmi d’autres comme Salomé, Cassandre la bien nommée qui annonce la perte » – dont on devine la présence en filigrane de ce qui reste informulé derrière les angoisses d’un moi en proie aux présages. « Mon moi profond est devenu un métronome que j’écoute en faisant des soustractions ».
Quand la mémoire et la perception se télescopent ou se confondent, le rapport proximité/distanciation génère un monde parallèle, déplace des champs entiers d’arrière-plan mental. « Un poème est une façon de tresser des fissures / Dans un hôtel rempli de fantômes ». Et c’est l’intériorité, retournée comme une peau, qui est tout entière livrée au visible. « Le retour du refoulé – troisième langage de l’œil ». La petite fille « cornée comme une page » n’est toujours pas morte, « elle se déplie avec les mots » et « la maison de phrases liquides est sa demeure principale ».
Volonté de saisie brute et immédiate du vécu, le poème se fait espace d’accueil aux images mentales comme à la violence poétique – « Je pendrai ton visage et j’enfoncerai des ciseaux dans ton dos » –, seule façon de figurer une douleur à la hauteur de la souffrance endurée. Construction kaléidoscopique, montage syncopé d’images interagissantes, il devient, ce poème, partition de traumas, exutoire, car son écriture permet d’être tout et rien à la fois. « Je deviens le poème que j’écris / De la glotte aux muqueuses préraphaélites / Poème cicatrice ou flacon d’eau de rose ». Une poésie pour vivre – « Petite marquise suintant une évidence / Je suis seule et attachée à ma poésie devenue comptine / vertigineuse » – qui donne à ce livre son aura de beauté intempestive et comme blessée.

Richard Blin

Cassandre à bout portant,
de Sandra Moussempès
Flammarion, 174 pages, 18

Consonances sans accords
Le Matricule des Anges n°220 , février 2021.
LMDA PDF n°220
4.00 €