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Traduction Mathieu Dosse

mai 2021 | Le Matricule des Anges n°223

Miracle au Brésil, d’Augusto Boal

Miracle au Brésil

En 1971, le Brésil traverse une période sombre, que l’on nommera plus tard les « années de plomb ». La dictature, qui sévit depuis quatre ans, a pris depuis peu une tournure plus répressive : les emprisonnements se multiplient, la censure frappe tous les médias (presse, cinéma, télévision, chanson…), tout le monde est surveillé (universitaires, artistes, intellectuels, mais également les leaders syndicaux dans les usines et à la campagne, qu’on soupçonne d’être des communistes). Lorsqu’il rentre chez lui, à São Paulo, après une journée de répétitions, songeant aux escalopes milanaises que sa femme vient de lui préparer, le metteur en scène Augusto Boal (fondateur, quelques années plus tard, du Théâtre de l’Opprimé) est arrêté par trois policiers en civil. Menotté, il est aussitôt emmené dans un commissariat de police, où on lui signale qu’il ne s’agit que d’un « contrôle de routine », qu’il pourra bientôt rentrer chez lui. Sans savoir de quoi on l’accuse précisément, Augusto Boal sera emprisonné puis longuement interrogé. On le soupçonne, comme il l’apprendra peu à peu, d’être un agent de liaison au service des « subversifs » (c’est ainsi qu’on nomme, au Brésil, les opposants au régime). Sauvagement torturé, il ne devra son salut qu’à la mobilisation, notamment en Europe, de ses amis et de nombreux intellectuels et artistes.
Cette expérience, qui le marquera profondément, Augusto Boal (1931-2009) la raconte dans un livre, Miracle au Brésil (écrit en exil en 1974 et paru d’abord au Portugal) que j’ai eu le bonheur de traduire pour les éditions Chandeigne. Il y a dans ces pages sombres, une parole nécessaire, un témoignage d’une époque, d’une expérience personnelle, une dénonciation des crimes commis par le régime dictatorial (car la torture y est alors pratiquée de manière systématique). S’il parle de lui, Boal ne cesse d’évoquer ses camarades de prison, nombreux, dont beaucoup auront un destin tragique. L’auteur ne s’apitoie jamais sur son sort ; on sent chez lui, à chaque ligne, une volonté farouche de dénoncer ce régime oppresseur, qui détruit aveuglément des vies, qui pratique une politique de l’exclusion en favorisant les riches et en asservissant les pauvres (une vieille tradition au Brésil, qui ne date pas de la dictature, même si elle n’a rien arrangé…). C’est, surtout, le soi-disant « miracle brésilien » qui est ici mis en cause (l’expression est employée pour caractériser cette période de la dictature qui a vu la moyenne du PIB annuel côtoyer les 10 % entre 1969 et 1973) : de quel miracle parle-t-on, si tous les jours des hommes et des femmes sont torturés, et si les familles les plus modestes ne bénéficient nullement de cette « croissance économique exceptionnelle » ? Si, au contraire, les inégalités n’ont cessé de croître ?
Mais comment raconter, comment dire la violence extrême, que l’on peine à imaginer ? Augusto Boal choisit l’humour. Ce livre, dont certaines scènes pourraient être jouées au théâtre (tout le livre se déroule dans seulement deux prisons différentes), m’a souvent fait rire. Certes, il ne s’agit pas d’un sourire joyeux, enfantin, mais d’un rire grinçant, terrible, un rire qui, face à l’absurdité du monde, semble la seule échappatoire. Ainsi, cette scène, peut-être la plus marquante de ce récit, où Boal, attaché nu, tête en bas sur un bâton, la « perche-d’ara », les mains nouées derrière ses genoux, subissant diverses décharges électriques dans tout son corps, entend ses tortionnaires déclarer : « Tu diffames le Brésil ! » « Pourquoi ? Comment je diffame ?! », demande Boal, la voix étranglée. « Tu diffames parce que tu mens en affirmant qu’on pratique la torture au Brésil ! », s’entend-il répondre, ce qui provoque chez lui une crise malheureuse de fou rire.
Ce livre, écrit il y a près de cinquante ans, résonne aujourd’hui d’une manière toute particulière. Certes, que je sache, on ne pratique plus la torture au Brésil (je le dis car cela ne serait pas juste, vis-à-vis de la génération d’Augusto Boal, de comparer ce que l’on vit aujourd’hui avec les instants terribles qu’ils ont vécus). Mais comment ne pas penser au gouvernement actuel de Bolsonaro, un président qui revendique être un nostalgique de la dictature militaire qui a sévi pendant vingt ans au Brésil ? Il n’est pas rare d’entendre encore aujourd’hui, des Brésiliens dire que la dictature était un « âge d’or », qu’on y était en sécurité, que le pays était de plus en plus riche… et qu’on n’y pratiquait pas la torture (quand ils ne la justifient pas, tout simplement…). Ainsi, Miracle au Brésil, qui paraît en français aujourd’hui, me semble un livre nécessaire. Je le rapproche d’un autre livre, qui se déroule dans un tout autre univers, de l’autre côté du globe : les Récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov. Ce sont tous deux des livres qu’on lit avec passion, pris par le récit haletant, et qui, malgré la noirceur du propos, nous font croire en l’être humain. Car le livre d’Augusto Boal, malgré son côté sombre, est plein d’espoir envers l’humanité.
J’ai connu l’auteur dans les années 2000. Je me souviens en particulier d’un dîner dans un restaurant chinois de Belleville. C’était un homme charmant, drôle, d’une grande gentillesse. Je connaissais son histoire, mais en traduisant ce livre, je l’ai en quelque sorte côtoyé pendant plusieurs mois. Ce fut, à ce titre, une expérience étrange, éprouvante par certains aspects (car je l’imaginais emprisonné, interrogé, torturé…), et passionnante par d’autres (car c’est un livre captivant). Je souhaite que le lecteur français, qu’il connaisse ou non le fondateur du Théâtre de l’Opprimé, puisse découvrir un livre fort sur le Brésil d’avant et d’aujourd’hui, mais qui, par son propos, parce qu’il raconte l’expérience terrible qu’est l’emprisonnement et la torture, a sans doute une portée universelle.

Mathieu Dosse a traduit, entre autres, João Guimarães Rosa, Luiz Ruffato, Graciliano Ramos. Miracle au Brésil paraît le 29 avril aux éditions Chandeigne (416 pages, 22 )

Mathieu Dosse
Le Matricule des Anges n°223 , mai 2021.
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