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Domaine français En chantier le quartier

mai 2021 | Le Matricule des Anges n°223 | par Chloé Brendlé

Le nouvel opus des éditions Inculte nous entraîne au cœur d’un projet de rénovation urbaine devenu plus collectif que prévu. Récit allegro et à trois mains des aléas d’une aventure rennaise.

Ce sont d’autres cervelles que les nôtres qui ont pensé les lieux que nous habitons. » : c’est à Nicole Pierre, l’une des « tricoteuses » du quartier et l’une des voix de Boulevard de Yougoslavie qu’il revient d’énoncer cette vérité que nous avons, hélas, maintes occasions d’éprouver. C’est une des raisons pour lesquelles, lorsque le maire leur présente son projet de rénovation clés en main, les habitants du Blosne se rebiffent. Le Blosne ? Des immeubles en « îlot » (comme les élèves tels que les rêvent les inspecteurs et les formateurs de l’Éducation nationale), un centre commercial Italie, Le Triangle (centre culturel), Carrefour 18 (un lieu qui n’est pas marchand, comme son nom ne l’indique pas), la baraque Ar Maure (« une sorte d’amicale des pépés marocains du quartier » selon Saïd Layachi, lycéen et photographe amateur), et, depuis le milieu des années 10, la « Maison du Projet ». Le tout se tient au carrefour de boulevards et de rues aux noms exotiques et autour d’un ancien nouveau grand ensemble bâti dans les années 60 pour loger « aussi bien l’immigration intérieure (la Bretagne des campagnes) que les rapatriés d’Algérie ». C’est au sud de Rennes que cette aventure démarre, plutôt mal ; elle pourrait se passer à la fois n’importe où et pas du tout.
Pas du tout d’abord, parce que le chantier est bien réel, tout à fait rennais, et encore en cours. Le trio formé par les écrivains Arno Bertina, Mathieu Larnaudie et Oliver Rohe s’y est promené lors de plusieurs résidences d’auteurs entre 2016 et 2019 et en a ramené cet étrange objet qu’on vous souhaite de tenir entre vos mains. À première vue, Boulevard de Yougoslavie a tout de l’enquête de terrain, précisément situé sur une carte, étoilé qu’il est entre plusieurs voix, celle de l’urbaniste Youcef Bouras, et celles, multiples, des habitants, Nicole et Saïd, déjà nommés, mais aussi Nadine Gaulthier, ou l’étudiante Leslie Ferrand, sans compter celles et ceux qui surgissent quand on ne les attend plus, Yusra, et Ayham Azzam. Il rappelle le précédent ovni fabriqué par Bertina, Rohe, et alors François Bégaudeau, intitulé Une année en France : Référendum/Banlieues/CPE (Gallimard, 2007). Il s’inscrit dans une vaste exploration des lieux entreprise par de nombreux auteurs des éditions Inculte. Mais le ver de la fiction entre rapidement dans le fruit des observations : aux côtés du maire énigmatique surgit une sémillante conseillère dénommée Annie Dalgaud, tandis que jamais n’apparaissent directement les trois compères d’écriture.
C’est que si l’urbanisme est le point de départ du livre et son centre, sa véritable raison d’être semble à trouver du côté de la formation d’un collectif. On apprendra l’expérimentation étonnante menée auprès d’une centaine d’« ambassadeurs » du Blosne, chargés de proposer leurs projets de rénovation, et brinquebalés d’ex-RDA en Espagne pour y étudier des solutions alternatives. On comprendra comment l’urbaniste peut être tour à tour policier et utopiste. On découvrira (peut-être) l’idéal de l’architecte Yona Friedman. Mais on verra surtout ce que peut être une véritable consultation collective et ses objets, depuis les toutounettes exigées par les râleurs à l’utilité d’une halle multifonction en passant par les « épopées minuscules » de chacun – et les sapins. Au problème politique et très concret de la concertation se superpose une question d’écriture essentielle : comment relayer (plutôt que donner) la parole des uns et des autres ? Comment tenir compte de tous et de ce qu’« Une personne c’est parfois une météo sensible. La démocratie jusqu’au trognon, c’est ne pas s’agacer de cette sensibilité extrême, de ces variations, c’est aller chercher les gens là où ils arrivent à se tenir, avec leurs hésitations, leurs défaillances, leurs peurs » ? C’est par les détours de la fiction et en brouillant les pistes entre expert et non-expert que les trois auteurs nous décentrent et parviennent à rendre la mécanique collective de plus en plus opérante et intéressante.
De ce mouvement découle un autre intérêt du livre, qui est son goût pour la surprise et les affects. On sait que les embardées et les corps agités habitent les récits d’Arno Bertina, d’Anima motrix (2006) à Des châteaux qui brûlent (2017). Ici, boulevard de Yougoslavie, tout part non pas d’un consensus neu-neu et gagné d’avance, mais d’une colère aux visages multiples. Colère de l’urbaniste qui voit son beau projet lui échapper, colère de certains habitants qui ne veulent pas de tous ces changements. Il est parfois plus intéressant de construire le dialogue et l’échange depuis la friction. De commencer aux côtés du « roi des cons », qui ne comprend pas, pour finir dans la fête improvisée, qui part dans tous les sens et nous redonne l’envie de rêver, d’un autre ici.

Chloé Brendlé

Boulevard de Yougoslavie,
Arno Bertina, Mathieu Larnaudie et Oliver Rohe
Inculte, 336 pages, 19,90

En chantier le quartier Par Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°223 , mai 2021.
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