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Poésie Homme de rien ?

juillet 2021 | Le Matricule des Anges n°225 | par Dominique Aussenac

Le Rouergat Jaumes Privat s’effeuille en un strip-tease de mots graves, acerbes, fondamentaux.

de_talhs / dé_tails

Il est des êtres, très, très loin de Paris, du prêt-à-penser de la République jacobine, une et indivisible, vivant, parlant et créant dans une autre langue que le français. En immersion quasi totale dans leur environnement, ils entrent en écho avec lui. Prenons le Rouergue, qu’un géographe qualifia « de relief en creux ». Des causses, des plateaux cristallins, calcaires entaillés de profondes vallées… Un pays de taiseux qui hurle un autre silence. Aux confins du Lot et de l’Aveyron est né, vit, savoure « le magnifique plaisir de se faire oublier », Jaumes Privat, la soixantaine burinée. Il noue, dénoue les mots et les éléments naturels. « Il me semble que c’est quelque chose qui vient de loin, de l’enfance. Je n’ai jamais pu marcher sans avoir quelque chose entre les doigts, herbe, bois, ficelle, sans le tordre, le lier, le nouer, l’entrelacer… J’en ai fait un procédé plastique, des “choses visuelles” à accrocher, à suspendre… Je procède ainsi avec les mots : un entrelacs, une tresse. Il doit y avoir aussi quelque chose avec le nouer des corps ou des âmes, c’est finalement assez charnel tout ça. Il s’agit de lier – au temps, à l’espace, à l’un, à l’une, à l’autre, de se nouer au monde. »
Voici un homme-arbre, un homme avec de l’écorce, cyprès hiératique, châtaignier, « arbre à pain » tanique, olivier, à l’éternité douce-amère… Il vécut en Grèce, capturant son soleil et les vers des poètes. Il se dit guetteur comme un akrite ( version antique du commandant Drogo du Désert des Tartares de Buzzati). « Je guette les traces aux confins de nos ici. Je fouille l’humus des langues, caresse la peau du monde. J’essaie de voir sans envahir de mon regard… » De la langue, il affirme : « C’est un matériau comme la peinture, le bois… Une pâte, à pétrir, à modeler, à secouer triturer, jusqu’à lui faire rendre (dire) l’âme. Il se trouve que c’est en occitan, en patois du Rouergue – parce que c’est une langue que je connais un peu –, mais ça pourrait être en iroquois, en patois martien ou autre. » Il réfute être un voyageur. « Je suis toujours ici, dans un cri. Il m’est arrivé d’aller en Ethiopie, ici et là en Europe, mais je me suis retrouvé dans un “aicimai “, un “encore-ici“, cela m’a bien entendu beaucoup influencé, a modifié mon regard ou mon retour au monde, c’est le chemin qui forme les pas, qui donne l’élan à la marche. Les marcheurs abyssins, les hauts plateaux éthiopiens – l’Ethiopie d’où je ne suis jamais revenu… Mais bon, au coin de la rue là pas loin aussi il se passe quelque chose. Même en pensant aller ailleurs je me suis toujours retrouvé dans un ici… »
Ses productions plastiques et littéraires, difficiles à dissocier, sont à la fois rares, uniques (à un seul exemplaire), offertes souvent, exposées plus que publiées. Depuis 1995, il compose des faissets, livres-offrandes d’art brut : « Cela veut dire petits fagots. Des fascicules où j’enferme des bouts de textes, dessins, photos, simplement pliés, parfois reliés avec des bouts de bois. C’est une manière de me démarquer de l’édition traditionnelle, parce que comme j’écris peu, y a pas de quoi en faire un livre, alors ça donne quelques feuilles plus ou moins imagées. En général – comme la majorité de trucs que je produis –, je n’en garde aucune trace, ça me sert uniquement à marquer un moment, à occuper les doigts. J’en aime les étapes de fabrication, le côté artisanal.  »
S’il écrit depuis la fin des années 60, publie en revue, adoubé par Bernard Manciet, Roland Pecout, Jean- Paul Tardiu, ce n’est qu’en 1996 que les éditions Jorn éditent son premier recueil Talhs (morceaux, brisures, coupures…). D’autres suivront publiés chez Troba Vox, las velas, las mans / les voiles, les mains (2016), alenadas / respirations (2016), lo luoc del non luoc / le lieu du non-lieu (2017), desapartenças / démarcations (2019). De_talhs / dé_tails vient de paraître aux éditions Erès. Un opuscule composé de trois poèmes sur l’incarnation, désincarnation de notre présence au monde et du sentiment amoureux. « Esquilas / sonnailles » fouille dans le corps de l’autre, l’aimé, ses os, sa grâce, sa future perte. « tellement tu m’as/ ouvert/ à me/ lire le foie/ à/ me/ serrer l’entaille/ secouer le sang/ marquer la main/ tel/ lement/ tu/ m’as/ au couteau de ton œil/ tiré la peau/ mangé la chair/ mélangé le sang (…)  » « Itacas/ ithaques » poursuit la quête troubadouresque d’un amour amor à un amour à mort sur fond d’une Grèce incendiée. « Sedas de papièr/ soies de papier » s’invagine autour de trois caractères grecs, l’alpha, le bêta et l’oméga. « tourner/ et/ tournetourner/ jusqu’au nœud nu/ dont le centre toujours échappe (…)  » Lorsqu’on l’interroge sur ce dépouillement, cette volonté d’atteindre l’os nu, Jaumes Privat répond : « J’essaye de fuir le lyrisme, le trop de mots. De montrer-de dire – la forêt derrière l’arbre. Quand on a dit “il fait beau” ou “il pleut” tout est dit, pourquoi en rajouter. Arriver au rien, l’idéal serait de le pouvoir sans mots, sans rien, sans poème, mais les mots sont là avec leur langue, ce derrière quoi on se cache, alors équarrir, tailler dedans, jusqu’à l’os, oui. »

Propos recueillis par Dominique Aussenac

De_talhs / dé_tails,
Jaumes Privat,
bilingue, traduit de l’occitan par l’auteur,
Erès, « Po&psy », 92 pages, 15

Homme de rien ? Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°225 , juillet 2021.
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