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Domaine étranger Entrée dans la zone de turbulences

septembre 2021 | Le Matricule des Anges n°226 | par Jérôme Delclos

Dix subtiles nouvelles de Richard Ford qui disent l’expérience fugace du trouble, entre perdition et salut.

Rien à déclarer

Tous les quinze, vingt ans, Richard Ford livre un ensemble de dix nouvelles : en 1987 Rock Springs, en 2002 Péchés innombrables et aujourd’hui Sorry for Your Trouble (2020), auquel L’Olivier a préféré Rien à déclarer, en reprise du titre de la nouvelle d’ouverture. Chacun de ces recueils a sa riche unité interne : de thèmes, d’échos, d’atmosphère, avec des personnages qui se présentent à nous avec entre eux un air de famille. Chaque ligne, chaque paragraphe, attestent du travail d’orfèvre de l’auteur, et d’une écriture qu’il revendique sans style propre, mais toujours taillée au cordeau.
Dans une interview donnée au New Yorker en 2014, Ford se référait aux Carnets 1914-1916 de Ludwig Wittgenstein : « Si l’on entend par éternité non pas une durée infinie mais l’intemporalité, on peut dire alors que quiconque vit dans le présent vit éternellement ». Évoquant ce passage, Ford indique que ses histoires parlent du passé qui « empiète sur le présent et l’affecte », tandis que ses personnages tentent « d’échapper à son emprise vicieuse ». C’est bien là toute l’affaire des hommes et des femmes entre deux âges de Rien à déclarer. Dans la nouvelle éponyme, Sandy, la soixantaine, croise par hasard un ancien amour, Barbara, 54 ans et toujours belle. La rencontre a lieu à La Nouvelle-Orléans, la ville de Sandy, son terrain de jeu où Barbara n’est que de passage. Promenade, à son initiative à elle, dans la chaleur moite de la ville, son atmosphère nonchalante ici magistralement rendue. Elle, tentatrice, lui tendant une perche qu’il hésite à saisir. Lui, rationnel et plaideur comme l’avocat qu’il est, et soucieux de faire « le bon choix », ce à quoi elle rétorque : « Les bons choix ne font pas les bonnes histoires ». Barbara met Sandy au défi de partir avec elle, le pousse dans ses retranchements : « C’est quoi ton histoire, Sandy ? Qu’est-ce que tu en tires comme bilan ? » Et lui de répondre, troublé : « Les bilans, on essaie de les éviter tant qu’on peut ».
Chacune des nouvelles tourne ainsi autour de ce point aveugle d’un salut gagné ou perdu. Qu’il s’agisse d’un deuil, du vieillissement, d’une rupture que rien ne laissait présager du point de vue de celui ou celle qui en reçoit l’annonce, de la nostalgie d’un amour, de la rencontre d’un homme déjà âgé avec une jeune femme un peu paumée, l’enjeu pour les personnages de Ford est toujours celui de leur pouvoir – ou impouvoir – à s’emparer de la situation pour l’infléchir. D’où des occasions à saisir dont on se demande sur quoi elles débouchent, des loupés pour lesquels on ne sait trop ce qui l’a été, et in fine, à la lecture, le sentiment de ce que Thoreau dans Walden appelait la « mélancolie tranquille », à éprouver en sympathie avec ces hommes et ces femmes solitaires, orphelins (typiquement américains), pris dans leur passé et au plus près de s’en libérer, dont on s’interrogera s’ils y parviennent ou pas. Les personnages sont souvent en déplacement : dans un ferry comme Tom, veuf depuis peu et qui y rencontre trois aguicheuses « dames d’un certain âge ». Ou encore à Paris comme Jimmy Green dans « Jimmy Green – 1992 », au Canada dans « En route », ou à l’ « Holiday 51 », un drive-in, dans « Transit ». Et pourtant, nous les voyons pris pour un temps dans une sorte de parenthèse durant laquelle quelque chose insensiblement leur arrive, sans faire trop de bruit, et qui peut-être les change, en tout cas les atteint. C’est le « trouble », auquel Wittgenstein s’intéressait dans ses Remarques sur les couleurs. Ni le transparent ni l’opaque, plutôt leur entre-deux mouvant et discrètement turbulent, dans le cours des choses qu’alors on découvre avoir été remué.
Comme John Cheever qui disait écrire pour « des hommes et des femmes intelligents et adultes », cet autre maître de la nouvelle qu’est Ford nous fait toujours nous sentir intelligents. Par les questions qu’il nous pose, puissamment éthiques au sens de la quête de la « vie bonne », nous sortons de sa lecture plus « adultes » soit plus avertis, moins naïfs, et néanmoins ébranlés. Osons le dire : un peu meilleurs.

Jérôme Delclos

Rien à déclarer, de Richard Ford
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, L’Olivier, 372 pages, 22,50

Entrée dans la zone de turbulences Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°226 , septembre 2021.
LMDA papier n°226
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