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Domaine étranger Le radar à darons

septembre 2021 | Le Matricule des Anges n°226 | par Jérôme Delclos

Un faux roman pour filles de l’écrivaine Allemande Lucy Fricke : drôle, grave et très futé.

Les Occasions manquées

Au pays de Goethe, de Wagner, de Derrick, l’humour est une denrée rare, ou bien c’est qu’il se cache. À cause de l’histoire de l’Allemagne ? Ou de son régime alimentaire : Kant dans son Anthropologie du point de vue pragmatique note qu’à contrario du vin qui favorise, dit-il, la « faconde spirituelle » et une convivialité joyeuse, la bière abrutit et rend torpide, isole le buveur dans une pesante mélancolie. « Les beuveries à la bière sont davantage sujettes à s’enfermer dans le rêve, (…) elles ont quelque chose de grossier », déplore à bon droit le philosophe. On en déduit que les auteures germaniques descendent moins de chopes que leurs confrères masculins, à meilleure preuve les polars hilarants de la Bavaroise Rita Falk (Choucroute maudite, Bretzel Blues, Pression fatale), et Les Occasions manquées, roman de la Berlinoise Lucy Fricke. « C’est l’un des rares romans allemands qui m’aient fait pleurer de rire », dixit Denis Scheck, fameux critique littéraire allemand. N’exagérons rien. Ou bien Scheck se tord de rire facilement, ou bien faut-il plutôt comprendre que Lucy Fricke, c’est là son talent, sait nous faire rire à partir de situations qui nous donneraient plutôt envie de pleurer.
Martha et son amie Betty – la narratrice – toutes deux quadragénaires, accompagnent en Suisse le père de Martha pour un suicide assisté. Sauf que le vieux Kurt, un malin, se fait conduire en Italie, au bord du lac Majeur où il a rendez-vous avec Francesca, son amour de jeunesse qui y tient un hôtel. Les deux copines, une fois le vieux menteur déposé, profitent de l’occasion pour filer vers un bled, Bellegra, en pèlerinage sur la tombe d’Ernesto, l’un des trois « pères » de Betty. Le seul des amants de sa mère dont elle ne garde pas un mauvais souvenir, et dont elle apprendra qu’il a vécu dans une île grecque, Lofkes où elle finira par se rendre pour boucler son enquête sur le bonhomme (lui aussi un fieffé menteur), en suivant sa trace sur le modèle du Petit Poucet : il laisse derrière lui des coques de « pépites de tournesol ». Si le roman a été un succès outre-Rhin à sa sortie en 2008, et adapté au cinéma, c’est qu’il brosse le portrait de deux femmes de la classe moyenne, « Berlino-normales » dit à un moment Betty, et pour le dire vite « émancipées » : sans enfants, sans mec (Martha est mariée mais pas trop), et désillusionnées sans être aigries. Chacune à sa façon en recherche du père (réel ou symbolique, mais toujours absent), et surtout d’un sens à la vie qui la sortirait enfin de sa routine.
Difficile d’en dire plus sans déflorer l’intrigue. Mieux vaut souligner chez Fricke le rythme impeccable de la narration et l’humour des dialogues. Les Occasions manquées se présente comme un roman archi-calibré pour lectrices, mais qui par sa causticité se joue des codes du genre. C’est aussi un roman de voyage qui ne se prend jamais au sérieux, ou qui prend bien trop le voyage au sérieux pour le réduire à des clichés. La tour de Pise y déçoit (« On dirait une réplique dans un parc d’attractions »), l’Italie y échoue avec application à se montrer romantique. La Grèce du dernier tiers du roman est celle dévastée par la crise, on est au printemps et l’on s’y gèle. Tandis que Martha s’enthousiasme en adolescente attardée pour une fête de village (« On est en Italie ! Il y a une fête avec du vin, du lard, des feux d’artifice ! »), Betty se contente de grommeler « Ils n’auraient pas dû se donner cette peine ». Et quand elle l’engage à laisser s’exprimer librement ses odeurs corporelles (« on n’est pas à Florence ou à Venise, tout le monde pue ici. Tu peux me croire ! »), Betty fait à Martha une réponse bartlebyenne : « J’aimerais mieux pas ». L’essence même de cet humour impassible à la Droopy, appelons-le pourquoi pas « allemand », est que l’ombre d’une inquiétude y plane en permanence, comme la voix off désenchantée du détective privé dans un film noir : « Au moment où j’ai raccroché, un pigeon m’a fait sur la tête. Que ce n’était pas de bon augure, ça, je le savais déjà ».
L’éditeur indiquant que ce livre de Lucy Fricke est « le premier de ses quatre romans à être traduit en français », on veut y lire une promesse. On s’impatiente déjà.

Jérôme Delclos

Les Occasions manquées, de Lucy Fricke
Traduit de l’allemand par Isabelle Liber,
Le Quartanier, 274 pages, 20

Le radar à darons Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°226 , septembre 2021.
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