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Domaine étranger Fugue compassionnelle

mai 2022 | Le Matricule des Anges n°233 | par Thierry Guichard

Dans son nouveau roman, António Lobo Antunes offre au polar une partition musicale à la J.S. Bach : une œuvre monumentale pour arrêter le temps.

L’histoire pourrait faire trois lignes dans un journal. Quatre types mandatés par leur « patron » massacrent un homme d’affaires qui fut leur ami. Ils le tuent armés de coup-de-poing américain dans un garage sous les yeux de sa jeune fille que la victime demande d’épargner. Ils feront ensuite disparaître le corps dans un fût rempli d’acide qu’ils iront déverser dans la rivière. Laissant l’enfant seule et en vie, priant pour que leurs cagoules l’empêchent plus tard de les reconnaître. Pendant ce temps, le « patron », notaire véreux, participe à une « réunion de l’Ordre » censée lui forger un alibi en acier. Nous voici donc dans un polar, genre que l’immense António Lobo Antunes avait déjà abordé sur le mode farcesque dans Fado Alexandrino (Albin Michel, 1983).
Si l’on a ici encore affaire à de véritables pieds nickelés, La Dernière Porte avant la nuit ne prête guère à la rigolade. La bêtise de ses protagonistes n’engage pas même à la moquerie. Mais à son contraire : à la pitié ou à la compassion. Le roman avance par monologues successifs et nous sommes emportés dans les flux de conscience des cinq criminels : le collecteur du billard, le frère du patron, l’herboriste, le second collecteur et le patron pour les citer par ordre d’apparition. Leurs voix intérieures se suivent, s’enchaînent, reviennent, dans cette construction si particulière, propre au romancier portugais et qui fait penser aux formes fractales où le même motif se répète dans le plus petit détail comme dans l’ensemble. Une manière d’écrire en canons, certaines phrases revenant sans cesse interrompre la pensée des narrateurs successifs (« Ne faites pas de mal à ma fille », « Sans corps il n’y a pas de crime » donnant même « Est-ce que je n’avais pas dit que sans corps, ne faites pas de mal à ma, il n’y a pas, fille, de crime ? »). Une architecture digne d’un Jean-Sébastien Bach qui aurait troqué les notes pour les mots et sa foi chrétienne en un amour incommensurable et meurtri pour les hommes.
Comme tous les romans de Lobo Antunes, La Dernière Porte avant la nuit est d’une beauté sidérante : pas tant pour des raisons esthétiques, pas tant pour sa puissance évocatrice, mais pour sa capacité à saisir avec profondeur la nature humaine, et au-delà l’âme des animaux, des objets, du souffle des choses, et même « des miettes implorant un coup de balai ».
La mémoire de chacun des assassins achoppe sans cesse sur le souvenir du crime commis, et les voix intérieures s’en trouvent, comme un vieux disque rayé, à ressasser les mêmes mots, à se projeter les mêmes images. Et ces images en réveillent d’autres, traumatiques tout autant, issues de l’enfance où l’amour a manqué. « Il y a des épisodes, dit le frère du patron, qui se fichent dans notre mémoire et ne s’en détachent plus, certains souvenirs sont comme les chiens, une fois qu’ils ont mordu on sait qu’ils resteront. » Ainsi, pour le second collecteur, l’enfance s’est arrêtée le jour de ses 7 ans avec la vision d’une ombrelle dans la rue faisant signe à son père qui aussitôt la rejoint à jamais : « Après le départ de mon père en compagnie de l’ombrelle j’ai commencé à dormir avec ma mère dans un creux du lit trop grand pour moi et qui avait son odeur à lui, il aurait suffi qu’on jette de la terre dans ce trou pour que je fleurisse en mai, des racines à la place des jambes, des feuilles à la place des bras, ma mère m’arrosant avec l’eau de la bouilloire et le petit bouton de ma tête apparaissant peu à peu, je rêvais ses rêves à elle, pas les miens ». Chacun ressasse ainsi des images venues du passé, mises au présent dans des phrases sans ponctuation qui abolissent le temps. Des phrases où le participe présent soude l’enfant et l’adulte, réunit les morts et les vivants, abouche les rêves à la réalité. Comme si la littérature pouvait transformer « le temps en un long silence, tellement inoffensif qu’il ne (ferait) vieillir personne ». À moins qu’elle ne soit qu’une consolation face à l’inéluctable : « encore un an ou deux et je serai une vraie ruine, les croulants il y en a plein les jardins, il y en a plein autour des tables occupés à taper le carton, ils sont obligés de ramer avec une canne pour se déplacer, ils trimballent des quignons de pain dans leurs poches pour les pigeons, les tourterelles, pour les harpies qui sait, pour les anges qui sait, certains séraphins raffolent des miettes, et il doit y avoir des avions qui en mangent dans la paume des mécaniciens dans les aéroports, tout ce qui vole se nourrit de pain ». Ainsi le temps ressemble au train du collecteur du billard qui : « s’éloignait, une petite halte, déserte, juste une bascule et deux bancs vides, peut-être, rien de certain, une dame âgée sur l’un d’eux, avec un sachet de gâteaux qu’aucun cousin ne vient chercher et plus loin des vêtements qui sèchent devant la maisonnette du garde-barrière, le pyjama d’un petit garçon décédé que personne ne retire du fil à linge où il s’agite, ondule, une femme avec un seau et un petit chien et après rien ».
Véritable sujet du roman, le temps est figé sur la page par une écriture qui tient lieu d’épingle entomologique et qui fait d’António Lobo Antunes un écrivain pour l’éternité.

T. G.

La Dernière Porte avant la nuit,
António Lobo Antunes
Traduit (remarquablement) du portugais par Dominique Nédellec
Christian Bourgois, 461 pages, 23,50

Fugue compassionnelle Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°233 , mai 2022.
LMDA papier n°233
6,50 
LMDA PDF n°233
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