Tout le monde se fabrique une idée, un fantasme, de l’Amérique ; une part du rêve intime et collectif, façonné à grand renfort de clichés, une Amérique à soi qui correspond peu ou prou à la réalité, et acquiert un étrange pouvoir : se réagencer à l’envi avec ses personnages, archétypes, grands espaces, villes, déserts.
Marie Vingtras ne fait pas exception à la règle, mais elle s’en empare, et la sublime. Elle collecte les stéréotypes et les réinvente. Elle projette le lecteur dans un univers connu, pour mieux parvenir à le surprendre. Dans ces Âmes féroces, elle peaufine ce jeu amorcé déjà avec son premier roman, Blizzard (L’Olivier, 2021). Quittant les terres glacées de l’Alaska, elle nous dépose à Mercy, « cette bonne ville de Mercy (…). Une ville calme, endormie presque, avec ses deux clubs de bingo, son association de vétérans, et sa shérif qui préfère les femmes ». Et démarre façon polar, avec un meurtre qui brutalement vient rompre la quiétude apparente des lieux. Parce que derrière les façades tranquilles des petites villes désuètes de l’Amérique telle qu’on la rêve-idéalise, se cachent bien des secrets, pas forcément avouables. Et chacun est susceptible ici de conserver au fond de soi une vérité bien différente de celle qu’il veut bien afficher. « Elle n’est en réalité qu’un long frémissement, un corps qui tressaille, une douleur lancinante dans la poitrine et cette question qu’elle voudrait crier à tous ceux qui l‘approchent : savez-vous seulement qui je suis ? »
Marie Vingtras tient à la fois une histoire, et des personnages. C’est la shérif qui nous embarque. 26 avril 2017, presque 15 heures. Un coup de fil de Donegan en larmes, effondré ; une victime immédiatement identifiable, sa masse de cheveux noirs aux reflets bleutés. Une affaire triste et possiblement sordide. C’est le point de départ, et puis on reste, le temps de quatre saisons, une petite année à Mercy, la ville et ses habitants portraiturés via les voix de trois autres protagonistes.
Si tout commence par le meurtre de Leo, ce sont ensuite les monologues, longs, intimes, sans fard, qui permettent à chaque personnage d’aller au bout de ses pensées, ses espoirs, ses désespérances. Le roman avance, semaine après semaine, dans l’oubli des faits, des détails, ou le trop-plein de souvenirs, levant parfois comme presque involontairement les incompréhensions, les trahisons, les mensonges des uns, des autres. Marie Vingtras joue à la perfection le jeu des vérités à extraire, des secrets de famille trop lourds, des liens du sang, des amitiés éternelles. Ses personnages posent le cadre et acquièrent leur épaisseur parce que le récit leur permet de se nourrir, grandir, s’étoffer. Ils sont parfaits parce qu’on les connaît : la shérif qui préfère les femmes, opposée au maire et à son adjoint en brute épaisse, contrainte encore et toujours à faire ses preuves ; la meilleure amie magnifique, celle qui fait tourner les têtes depuis (presque) toujours ; le père brisé, réussite à l’américaine avant l’effondrement, grandeur et déchéance ; le prof, intellectuel côte Est, décadence et renoncement. Grande absente, la mère dont l’ombre et la présence planent sur tout le récit.
Façon mosaïque, chaque petit morceau de récit vient compléter un puzzle à la fois complexe et humainement tragiquement simple. En cela, à la rubrique des références américaines, Marie Vingtras n’est pas sans rappeler une Laura Kasischke : à aller gratter sous la surface, trouver les fils emmêlés, dévoiler une réalité au premier abord insoupçonnable. En quatre saisons, elle fait le tour de la ville. Laisse le temps faire son œuvre, conseiller, guider, la solitude s’installer, la culpabilité grandir. Féroces, les âmes. Et cachées, là où on ne les attendrait pas forcément. Comme pour être mieux débusquées.
Julie Coutu
Les Âmes féroces,
de Marie Vingtras
L’Olivier, 272 pages, 21,50 €
Domaine français Le noir en quatre saisons
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Julie Coutu
Entre polar et roman psychologique, Marie Vingtras explore avec Les Âmes féroces les angles morts des gens de Mercy.
Un livre
Le noir en quatre saisons
Par
Julie Coutu
Le Matricule des Anges n°256
, septembre 2024.

