Rome, juin 1965. « La fillette retrouvée à la Villa Borghèse s’appelle Greco Maria Grazia. Née à Milan le 15 octobre 1965 (sic). Je l’ai abandonnée à Rome. Car mon ami n’avait pas les moyens de l’entretenir et mon mari, c’est-à-dire son père, disait qu’elle n’était pas sa fille. Me trouvant dans des conditions désespérées, j’ai dû me décider à laisser ma fille à la compassion générale, et mon ami et moi paierons de notre vie ce que nous avons fait de bien ou de mal ». Cette lettre est signée « Galante Lucia, épouse Greco ». Les lecteurs de l’Unita la découvrent fin juin 1965, puisque c’est le quotidien du parti communiste italien, à qui elle a été adressée, qui la publie. Nous, lecteurs de Maria Grazia Calandrone (et non Greco), la découvrons tardivement, dans les dernières pages de Ma mère est un fait divers, mélange formidablement réussi de thriller intimiste, poétique, amoureux, et d’enquête au cordeau dans l’Italie de l’après-guerre.
Le (sic) a été rajouté par l’auteure, pour signaler l’erreur de date – la seule, bénigne, de cette courte missive : la « fillette » en question est née huit mois plus tôt, à l’automne 1964 et non en 1965. Huit mois, précisément, avant que Lucia et Guiseppe, son « ami », une fois le bébé déposé sur la pelouse de la Villa Borghèse, n’aillent se suicider, en se jetant ensemble dans les eaux du Tibre. Lucia Galante, dont le cadavre sera retrouvé quelques jours plus tard, avait 29 ans. Celui de son amant Guiseppe, 56 ans, ne sera jamais identifié. Maria Grazia Calandrone est leur fille.
Il aura fallu bien du temps à l’orpheline de la Villa Borghèse (chanceuse, puisqu’adoptée par un couple aimant de communistes, les Calandrone, lecteurs de l’Unita) pour tenter de retracer l’histoire des suicidés du Tibre. « J’écris ce livre pour que ma mère devienne réelle », annonce-t-elle d’entrée. De Lucia, cette inconnue, elle n’a que deux photos. Mais Maria Grazia Calandrone, présentatrice pour la RAI, poétesse, journaliste et documentariste, ne part pas désarmée. Elle se lance dans ce « voyage vers l’origine » à la façon d’un Sherlock Holmes qui aurait lu Dante, Tsvetaïeva ou Pasolini, et connaît parfaitement l’histoire de son pays – notamment les pages sombres de son passé fasciste. L’Italie des années 1950 et 1960, conservatrice et catholique, loin de rompre avec ses démons, est restée celle de « la norme (qui) broie et fauche ». Les femmes en sont les premières victimes. Les émigrés de l’intérieur en savent aussi quelque chose : « On ne loue pas aux Méridionaux », préviennent les pancartes affichées à Turin ou Milan. Dans les villes du nord, où l’on bâtit à tour de bras, affluent, venant du sud, d’innombrables prolétaires des campagnes, en quête de pain, d’un toit, d’une vie nouvelle. Lucia Galante, née en 1936, à Palata, un bourg des Abruzzes, fait partie de ces gueux. Gueuse, plus exactement : doublement méprisable, maltraitée, exploitée.
Patiemment, à force de témoignages et d’archives dépouillées, de recoupements, de déplacements, Maria Grazia Calandrone remonte la piste. On découvre la vie de la petite Lucia, bonne à l’école mais happée par le travail des champs, puis mariée de force à un gars du coin, un « nigaud lunatique » – violent mais pas violeur : il ne touche sa femme « qu’avec la fourche », quand il ne lui bourre pas la tête « de coups de pied et de poing ». Luigi a été préféré au gentil Tonino – trop pauvre – qui aime Lucia d’amour et qu’elle aime pareillement. Quelques terribles années se passent, avant que Lucia, la mal mariée, ne rencontre, à Palata où il est venu travailler, l’élégant Guiseppe, maçon de son état. « Soudain, Lucia rit sans cesse, est toujours distraite. Tout le bourg voit qu’elle a les dents aussi blanches qu’un agneau ». Le 30 mars 1964, Luigi Greco dépose plainte devant les carabiniers. Lucia, coupable de « relation adultérine » et Guiseppe, également accusé d’avoir déserté le domicile conjugal, risquent deux ans de prison. Les amants s’enfuient à Milan, « cette ville qui inspire tout à la fois la joie et la peur ». Et où naîtra l’auteure. Très vite sans travail, sans argent, montrés du doigt, Lucia et Guiseppe se savent condamnés. L’abandon de leur fille, offert « à la compassion générale », n’a rien d’un coup de tête. C’est ce que démontre, page à page, ce livre simple et lumineux, à la fois roman et récit. L’écriture singulière, portée par l’excellente traduction de Nathalie Bauer, se joue du temps comme d’une pâte à modeler l’invisible. Du bel art.
Catherine Simon
Ma mère est un fait divers,
de Maria Grazia Calandrone,
traduit de l’italien par Nathalie Bauer,
Globe, 368 pages, 22 €
Domaine étranger Les suicidés du Tibre
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Catherine Simon
En un poignant « voyage vers l’origine », Maria Grazia Calandrone retrace une histoire d’amour tragique, dans l’Italie de l’après-guerre.
Un livre
Les suicidés du Tibre
Par
Catherine Simon
Le Matricule des Anges n°256
, septembre 2024.

