Blackouts exige que l’on emprunte les tunnels obscurs de la fiction enquêtant sur le réel, que l’on s’acclimate à l’air trouble, au rythme lent, concentré de l’entre-deux. Au centre d’un dispositif fait d’histoires, d’archives et de prétendus souvenirs, il y a l’arrivée d’un narrateur d’une vingtaine d’années dans un bâtiment mystérieux. Le Palais est une résidence décrépite pour queers, symptomatiquement située en plein désert, en marge des États-Unis, ou dans ce qui s’apparenterait à leurs limbes. Les habitants paraissent rares, ils passent comme des fantômes. C’est là que, en attendant de mourir, loge Juan, rencontré quelques années plus tôt en hôpital psychiatrique. Comme le narrateur, Juan est d’origine portoricaine et homosexuel, et leur dialogue direct fait penser aux prisonniers du Baiser de la femme-araignée de Manuel Puig. Eux aussi remplissent ce lieu clos de récits, d’images, de descriptions de corps, pour un temps qui semble ne jamais devoir finir.
Juan est un immense lecteur de la Bible et de poésie. De Browning, Rimbaud, Genet, il connaît et récite des citations par cœur, d’une façon urgente, presque angoissée, qui fait penser à Lydia Tchoukovskaïa apprenant les poèmes d’Anna Akhmatova afin de maintenir vivante une certaine Russie au sein de l’URSS. Pour Juan et nene, surnom du narrateur, il y a aussi une mémoire à sauver, celle des homosexuels, de « notre peuple » comme il leur arrive de dire. « J’aimerais pouvoir piller ton esprit », lui avoue le narrateur. Cela tombe bien, il est là pour recueillir la mémoire de Juan puis finir à sa place un projet : raconter l’histoire d’une femme oubliée. Jan Gay (1902-1960) a réellement existé. Née Helen Reitman, fille de Ben, amant d’Emma Goldman, elle a côtoyé Andy Warhol, œuvré aux côtés de Magnus Hirschfeld à son Institut de sexologie à Berlin mais a surtout initié dès 1935 une vaste étude sur l’homosexualité à partir de centaines d’entretiens. Dans la pièce où parlent Juan et nene, le résultat de ses efforts est présent sous forme de deux volumes – eux aussi réels – portant le titre Sex Variants : A Study of Homosexual Patterns. Seulement le nom de Jan Gay n’y figure pas, il est remplacé par celui du Dr George W. Henry qui avait fini par prendre la direction de ces recherches pour les faire dévier de leur cours. L’étude finale, parue en 1941, cherche à démontrer que l’homosexualité est une pathologie.
Sans attendre que l’histoire se souvienne de Jan Gay et rende justice à son manuscrit initial, Justin Torres met en scène la transmission de sa mémoire, qu’il accompagne d’un ensemble de documents la concernant : des archives, dessins, photographies censés appartenir à ce Juan que l’on pensait fictionnel. La fiction sème ainsi le trouble dans le réel, elle le grignote pour révéler ce qu’il dissimule, de la même façon que Juan gratte le papier peint de sa chambre pour en révéler un autre, plus coloré – métaphore de la communauté queer cachée par les hétérosexuels. Pour retenir l’évanouissement auquel semblent vouées leurs histoires, Juan, le narrateur et l’auteur recourent à l’inverse de l’approche « scientifique » et criminelle du Dr Henry. Ils s’imaginent les séquences d’un film sur Jan Gay, cousent ensemble des bribes de leurs vies, composent à partir du vrai comme du faux, caviardent un caviardage. Des dizaines de pages de l’étude Sex Variants sont reproduites ici, mais avec tant de lignes barrées en noir que nous lisons non pas le travail détourné de Jan Gay mais un contre-récit de l’intention du Dr Henry.
« Ce que j’ai mêlé à la vérité, ces gestes de moi / Qui ont vivifié, rendu docile au marteau, l’inertie / De l’or qui n’était pas le mien – comment appelez-vous ça ? » Justin Torres passe par Robert Browning pour formuler, au travers d’une question, l’art poétique qu’il a déployé dans Blackouts. On en sort avec la sensation d’avoir séjourné dans l’envers de plusieurs décors, dans ce no man’s land entre fiction et réalité, où l’art, l’absence de linéarité et de maîtrise l’emportent dans la représentation des vies.
Feya Dervitsiotis
Blackouts,
de Justin Torres,
traduit de l’anglais (États-Unis) par Laetitia Devaux,
L’Olivier, 336 pages, 25,50 €
Domaine étranger Trous noirs
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Feya Dervitsiotis
Douze ans après Vie animale, Justin Torres révèle par son grand art de la composition la vie et le travail oubliés de l’anthropologue lesbienne Jan Gay.
Un livre
Trous noirs
Par
Feya Dervitsiotis
Le Matricule des Anges n°256
, septembre 2024.

