Qu’il s’agisse d’écrire sur Heinrich von Kleist dans Toutes les pierres (L’Arbre vengeur, 2015) ou sur le compositeur Emmanuel Chabrier dans Musique adorable (MF, 2024), Didier da Silva aime les vies d’artistes. Elles sont animées par la quête de ce qui échappe sans cesse (le succès, l’œuvre parfaite, les conditions idéales, l’inspiration, l’argent, etc.) et même lorsqu’elles semblent avancer sur de bons rails, l’échec, le ratage ou la sortie de route ne sont jamais loin. C’est un désir d’intensité qui les dirige et on ne s’étonnera pas, dès lors, qu’elles soient souvent courtes.
Celle de Francis Scott Fitzgerald le fut certainement, puisqu’interrompue au bout de 44 ans, alors qu’après avoir échoué à se faire une place comme scénariste à Hollywood il se trouvait à écrire Le Dernier Nabab, roman qui restera inachevé. C’est en se basant sur un curieux document, un « tableau récapitulatif de ma vie », sorte de journal de bord minimal à l’écriture « d’une élégante nervosité » dans lequel Fitzgerald a dressé la liste des principaux évènements de chacune des années de son existence (quitte à se les remémorer ou les réinventer dans le cas des premières), que da Silva construit son livre. Celui-ci, certainement, n’est pas une de ces biographies exhaustives jusqu’à l’épuisement qu’affectionnent tant les Anglo-saxons. Il s’agit au contraire, tout en respectant l’ordre chronologique imposé par le document qui sert de base (auto)biographique à l’écriture, d’organiser des recoupements, des synthèses et des expansions, de saisir au vol les moments dérisoires, sordides ou sublimes qui en disent long, de savoir tirer profit des leitmotivs inconscients qui ponctuent toute vie. De saisir le burlesque dans le pathétique et les éphémères beautés qui trouvent à se nicher aux détours les plus improbables. Bref, de faire œuvre de littérature. C’est bien le moins s’agissant du magnifique écrivain que fut l’auteur du Great Gatsby.
« C’est un buveur calamiteux, qu’une mauvaise lune inspire. La meilleure part de ses ivresses, l’entrain, l’ardeur, l’élan, la grâce, sont consommés en quelques heures ; puis la navette prend feu et la fusée avec fracas retombe sur terre. Tout se gâte au quatrième verre ». Il n’aura, pourtant, cessé de boire, à tel point que l’alcoolisme serait, avec l’instabilité mentale de sa femme Zelda, une des grandes calamités avec lesquelles il devra lutter sans toujours bien s’y prendre. Au-delà du cliché, il a bien incarné quelque chose du « jazz age » des années 1920 dans les dorures des palaces où il dépensait avec frénésie l’argent que lui rapportaient les nouvelles qu’il vendait aux diverses publications prêtes à les lui payer rubis sur l’ongle. Alors, puisqu’il jetait l’argent par les fenêtres de la limousine d’une beuverie à l’autre, dont lui et Zelda n’émergeaient parfois que trois ou quatre jours plus tard, il enchaînait l’écriture de short stories qui pouvaient se révéler aussi bien géniales que bâclées, qu’importe. Il ne les prenait pas vraiment au sérieux, de toute façon, tandis qu’il leur ajoutait l’heureux dénouement de rigueur. Les chefs-d’œuvre viendraient et ce seraient les romans. Et s’il n’était pas tout à fait satisfait du premier, L’Envers du paradis, qui l’avait rendu célèbre très jeune (le genre de gloire toujours prête à se retourner comme un gant), Gatsby pointerait bientôt son nez, puis – au prix de terribles efforts, alors que les difficultés commençaient à s’entasser – Tendre est la nuit.
Didier da Silva tisse intelligemment sa trame entre les épisodes d’une vie, les témoignages et sources diverses (tous parfaitement digérés dans une prose subtile et puissamment imagée) et les œuvres, qui disent évidemment beaucoup d’un écrivain qui n’aura cessé de se travestir dans la fiction.
Guillaume Contré
Le Registre Fitzgerald, de Didier da Silva
Vanloo, 252 pages, 20 €
Domaine français Flambeur et décadence
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Guillaume Contré
Didier da Silva se plonge avec sensibilité dans la vie flamboyante et fracassée de F. Scott Fitzgerald.
Un livre
Flambeur et décadence
Par
Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.

