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Domaine français Le diable au corps

novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258 | par Richard Blin

Au fil des dépliements et repliements baroques d’un livre qui mêle l’attrait de l’extrême à la richesse transgressive de l’éros, Bénédicte Heim poursuit ses variations sur le jeu de vivre.

Demain comme une traînée de poudre

Entrelacements malins de noirs tracés et de coupables jouissances, Demain comme une traînée de poudre, le nouveau livre de Bénédicte Heim, nous transporte dans une vaste demeure sise au cœur d’un domaine qui, « avec ses allures de ruine antique, restait un prodige de désordre inspiré ». Y règne une femme altière entourée de ses trois enfants presque adultes portant des prénoms au charme gothique : deux filles, Nanthilde et Vénérande et un garçon, Marovée. Le père vient d’être enterré – une mort mystérieuse à laquelle le trio d’enfants ne semble pas étranger – et la mère, qui désormais se fait appeler « Dame », a accepté les services d’un inconnu se louant comme « homme de peine », et qu’elle a chargé de l’entretien du lieu. Débute alors un huis clos fébrile qui va prendre la forme d’une enfoncée extasiée dans l’inconnu.
C’est que les enfants qui se réunissaient pour jouer dans la pénombre du théâtre d’hiver – « Ils jouaient à attendre, non pas mimer l’attente, mais attendre vraiment, se mettre dans les dispositions qui précèdent une venue, qui président à un surgissement » – vont vite ressentir le besoin de donner corps à cette attente vide, à ce désir sans objet. Et Bénédicte Heim de moduler, au fil d’un vif enchaînement de courtes séquences, la façon dont va s’incarner, chez chacun des membres du trio, la naissance silencieuse du désir, son embrasement dans la rêverie, puis son exacerbation dans l’impatience du réel ou le vertige de l’ensorcellement. Grand est son art de décrire ces étapes au cours desquelles, après s’être insidieusement emparé de nous, le désir nous force à aller contre nous-mêmes, au-delà de nous-mêmes, nous exposant aux plaisirs comme aux désillusions les plus grands. C’est ainsi qu’elle nous fait partager la façon dont Vénérande – une créature « un peu sorcière » mais belle comme « un miracle clair » – va, prise dans l’orbe obscur de la gravitation charnelle, basculer, avec Marovée, son frère indécis et séducteur, dans « l’enchevêtrement impensé » de l’inceste. Et comment son goût des sensations inédites et son désir d’absolu la pousseront à devenir une « Salomé faite sphinx ». Quant à Marovée, il cherchera dans les dérobades des collusions complices et les postulations contradictoires de l’art, un dérivatif à son incomplétude.
Nanthilde, elle, s’égarant dans les courbes et contre-courbes du labyrinthe de ses désirs, va s’offrir à l’imprévisible et choisir la voie de l’éperdu. Sombre, sauvage, « furet féroce, scorpion sous la pierre, fouine luisante et seule », elle semble mue par une âme de la nature de la nuit, une âme archaïque. Son corps, elle l’entraîne à s’endurcir afin d’être vraiment digne de l’idée qu’elle se fait de son prénom qu’elle voit comme « un couteau pointé au visage ». Une fille hors du temps qu’une obscure force d’attraction pousse à nouer une relation de séduction belliqueuse avec Waldebert, l’homme de peine qu’a engagé sa mère, plus Dame que jamais, et de moins en moins insensible à la présence de ce même Waldebert.
Jouant avec les codes de la littérature courtoise, la théâtralité et la monstruosité des contes comme avec le débridé et l’outrance des mythes et de la tragédie, Bénédicte Heim déplie les sinuosités du désirable et porte à incandescence la beauté ténébreuse des forces de la séduction, celles qui portent à s’aventurer sur les terres d’émotions exaltantes et destructrices. D’où un texte qui dompte sa matière convulsive, spécule sur le trompe-l’œil, joue des effets de miroirs et de dédoublement, emprunte sa dynamique à l’imaginaire baroque. Une fiction tout en anamorphoses et déplacements poétiques, outrance et turbulence. Un culte de l’intense et du débordement qui prend la forme d’un baroque qui serait la forme euphémisée du postmoderne en tant que brouillage généralisé des valeurs et des sens. Qui prêterait attention à ce qui est excentré, excentrique et qui nous confronterait aux forces de la part maudite, celle dont Nanthilde fera un usage sacrificiel.
Un livre où l’on sent constamment la tension entre le désir et le langage qui le retient et l’exaspère. Qui ne cesse d’être en quête de l’accord extrême du verbe et de la sensation. Qui mêle le désastre à l’extase tout en nous rivant à ce qui frappe sourdement aux portes du destin. Un livre, pour le dire encore autrement, qui tient autant de l’extravagance, c’est-à-dire de la prodigalité et du refus des codes mutilants, que de l’aventure de la création : une superbe perle baroque au cou de la littérature.

Richard Blin

Demain comme une traînée de poudre,
de Bénédicte Heim, Quidam, 144 p., 16

Le diable au corps Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°258 , novembre 2024.