Autant l’avouer d’emblée, Lanark n’est pas vraiment de ces romans qui se laissent facilement empoigner. À la traditionnelle linéarité du récit, Alasdair Gray (également peintre et muraliste) a préféré un dispositif plus complexe. Constitué de quatre livres distincts, ce roman commence par le troisième d’entre eux, grâce auquel nous découvrons l’errance d’un Lanark devenu amnésique dans un monde qui n’est pas sans rappeler l’univers fantastique des films de Miyazaki (avec des humains qui se métamorphosent en dragons ou en salamandres). À la fin de ce premier volet plutôt déroutant (qui se referme sur un prologue), un oracle propose à Lanark de lui raconter son passé, récit qui occupe les deux livres suivants (I et II). De facture beaucoup plus réaliste, ce récit présente, comme le ferait un roman de formation, la vie de l’artiste Duncan Thaw (en lequel nous peinons à reconnaître le Lanark du début). Le livre IV nous ramène ensuite dans l’univers surnaturel des premiers chapitres, mais cet ultime volet est brusquement interrompu par l’épilogue qui survient 80 bonnes pages avant la fin, et dans lequel nous pouvons lire un dialogue pour le moins inattendu entre l’auteur et le protagoniste (comme le fait Vonnegut dans Le Petit-Déjeuner du Champion) au sujet de sa propre fin, et découvrir un index des « subtilisations littéraires », autrement dit des plagiats, sur lesquelles le roman de Gray prend appui.
Nous avons donc surtout affaire à un roman bicéphale. Dans les livres III et IV, qui ouvrent et ferment le roman, l’univers au sein duquel Lanark évolue hésite entre le fantastique et la science-fiction (un monde imaginaire où rien ne va de soi). Lanark se trouve dans une ville (manifestement souterraine) où la réserve de nourriture est insuffisante, aussi la matière morte y est-elle « transformée en nourriture grâce à l’agriculture, et grâce à la consommation des gens sans instruction par les gens intelligents ». Les livres I et II, qui constituent donc le centre du volume, installent le lecteur dans une réalité beaucoup plus commune, à l’intérieur de laquelle le jeune Duncan Thaw grandit comme n’importe quel enfant, même si l’artiste qu’il devient finit par avoir des visions plutôt singulières : « Le chat de Mrs Colquhoun était assis sur le seuil de l’appartement d’en face et le regardait. Il lui manquait une partie de la tête et de la gorge. Le côté droit était sectionné et il voyait le cerveau en coupe, blanc, rose et plissé comme le dessus d’un champignon. » Un protagoniste au profil complexe, ce qui ne l’empêche pas d’avoir des goûts très simples : « Je n’ai jamais voulu autre chose que du soleil, de l’amour, du bonheur très ordinaire. »
Quant aux plagiats, s’il faut en croire Alasdair Gray, ils sont de trois types : le « plagiat en bloc » (l’œuvre de quelqu’un d’autre est « imprimée sous forme d’unité typographique distincte »), le « plagiat enchâssé » (dissimulé « à l’intérieur du corps du récit »), et le « plagiat diffus » (des idées, des actions ou des paysages ayant été prélevés dans d’autres œuvres mais étant présentés avec d’autres mots). L’index de l’épilogue permet en outre de constater que Gray est allé puiser aussi bien chez Lewis Carroll que chez Joseph Conrad, chef Freud, Goethe, Joyce, Kafka, Orwell, Sartre, Shakespeare, Vonnegut, ou Xenophon, comme s’il avait tenu à ne vexer personne et à convoquer la littérature mondiale d’Homère à nos jours… Telle n’est pourtant pas la conclusion de l’auteur lui-même, pour qui l’index « prouve que Lanark est érigé sur une fondation infantile de contes pour enfants de l’époque victorienne, même si la forme définitive dérive des œuvres de fiction anglaise parues entre les années 40 et 60 de ce siècle ».
Publié en 1981, mais composé pour l’essentiel entre 1954 et 1963, Lanark est un roman dont le lecteur ressort hébété, ne sachant trop quoi penser de la vision pessimiste qu’il propose de l’humanité (on ne retrouve rien de l’artiste Duncan Thaw dans le personnage de Lanark, et les dernières pages ont des allures de fin du monde). Mais nous sommes emportés et fascinés par ce livre inclassable qui se place de lui-même aux côtés des plus grands romans du XXe siècle – dans une postface éclairante, William Boyd affirme d’ailleurs que Lanark est à Glasgow ce que l’Ulysse de Joyce est à Dublin (là où il a fallu sept années à Joyce pour venir à bout de son projet, Gray, militant convaincu de la cause nationaliste écossaise, aura eu besoin d’une décennie).
La même postface s’ouvre sur une phrase qui peut passer inaperçue : « Les lecteurs créent des histoires uniques avec les livres qu’ils lisent. » On aimerait, par curiosité, avoir accès à celles que les lecteurs de demain feront de Lanark.
Didier Garcia
Lanark, d’Alasdair Gray
Traduit de l’anglais (Écosse) par Céline Schwaller, Métailié, « Suites », 848 pages, 14,90 €
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novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
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Didier Garcia
Avec Lanark, l’Ecossais Alasdair Gray signe un des romans les plus protéiformes du XXe siècle.
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