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Égarés, oubliés Froide métropole

novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258 | par Éric Dussert

Depuis Paris, Suzanne Lacascade encensa dans son unique roman la grandiose ascendance des enfants d’Afrique. Une pionnière de la négritude.

La regrettée Maryse Condé, disparue en avril dernier, a largement contribué au sursaut d’intérêt qui s’est porté depuis quelque temps sur le roman Claire-Solange, âme africaine de Suzanne Lacascade. Il revenait de loin après que d’éminents confrères l’avaient remis à sa place, et dans les limbes, il y a quelques décennies. Franz Fanon ou Aimé Césaire, par exemple, n’ont rien fait, ni activement ni passivement, pour que l’on s’en souvienne. En 2019 cependant, deux éditions concurrentes paraissaient grâce aux doublettes Emmanuelle Gall-Roger Little (Paris, L’Harmattan) et Valérie K. Orlando-Gérard Lamoureux (La Gosier, éditions Long Cours). Suzanne Lacascade, quant à elle, est restée également très discrète. Tout juste apprend-on dans Le Figaro du 31 janvier 1966 l’annonce du décès de « Mademoiselle Suzanne Lacascade, directrice de cours secondaire, pieusement décédée, le 28 janvier, dans sa 82e année ». Elle était née le 31 mars 1884 à Fort-de-France.
Il faut revenir en 1937 pour retrouver l’enthousiasme des frères Marius et Ary Leblond, spécialisés dans la littérature de colonie, si l’on peut dire : « Aujourd’hui s’épanouit toute une charmante école antillaise où des Martiniquaises, comme Irmine Romanette, auteur de Sonson de la Martinique, directrice de revue à Paris, [elle aussi pédagogue, ndr] la souveraine, l’ardente Drasta Houël et Suzanne Lacascade sont précieusement aidées dans la célébration des douceurs des bals doudous et des tendresses des Cristalline Boisnoir, par des Parisiennes : Thérèse Herpin, Reine Beurnier, Odette Arnaud, Marthe Oulié, bergeronnettes de France qui se font colibris par leurs livres diaprés » (Belles et Fières Antilles). Voilà qui est bien gentil mais qui n’apprend pas grand-chose. Alors ?
Au moment de sa parution, en 1926, Claire-Solange avait obtenu quelques articles de presse, la plupart élogieux. Ils fleuraient néanmoins l’accointance. Aucune grande signature ne signala l’intérêt d’un livre publié chez Eugène Figuière, probablement à compte d’auteur puisque le dit bibliopole était coutumier de la pratique. Le récit de cette Claire-Solange, âme africaine est assez simple : une jeune Martiniquaise s’installe à Paris avec son père, gouverneur colonial, et « traîne sa grâce créole, sa beauté d’Africaine dans nos rues froides et tristes ». Soyons clairs : Claire-Solange se pèle, gèle, caille, mais elle lutte contre la frilosité grâce à quelques gouttes de sang noir que lui a procuré sa mère. Elle en est fière à juste titre. « Ma passion ! Voulez-vous dire, tante blanche. L’ignorez-vous ? Défendre, glorifier la Race Noire… » (Il faut attendre 1933 et le discours de Michel Leiris pour que la notion de « races » différenciées soit définitivement exclue en ce qui concerne LA race humaine). Voilà qui est fixé : Claire-Solange est une militante.
Arrivée en France avec toute une panoplie de cousines, elle trouve qu’en France tout est trop gris et que son île était bien plus jolie. Elle a raison aussi. Les Antilles, c’est autre chose. « La bisaïeule maternelle de bonne maman naquit princesse de Tsim Saloum, cette tribu noire, guerrière pour laquelle le départ au combat est un cortège de fête. » Néanmoins, elle rencontre un beau-fils de famille hexagonal, Jacques, qui lui fait la cour en vain. Arrive la guerre, il est mutilé… L’ardente Claire-Solange est bouleversée et s’offre au soldat. Il refuse : il ne veut pas du sacrifice. Elle insiste, il comprend qu’elle l’aime d’un véritable amour, il cède. C’est bouclé. Pour autant, comme le notent avec un peu de perfidie les Cahiers des droits de l’homme, c’est un « Excellent petit roman, plein de bons sentiments. On peut affirmer sans audace que la littérature se fût consolée s’il n’avait pas vu le jour. » (30 avril 1926). C’est un vrai roman de débutante, on ne peut pas le nier. Il est vert. Ses dialogues sont souvent approximatifs, ratent leurs effets. En revanche, Suzanne a le goût des descriptions des cousines, jeunes, vieux et vieilles. Et de cette jeune Claire-Solange qui irradie. Elle a l’œil pointu, Suzanne Lacascade. Dans son analyse du Cahier de Césaire, Maryse Condé écrit à juste titre : « l’intrigue importe peu. Curieusement cette Claire-Solange se rapprocherait de la négritude senghorienne car elle met l’accent sur le côté royal de l’Afrique et des Africains qui lui apparaissent bien supérieurs aux “bourgeois” européens. Comme elle est loin de Césaire qui rappelle tristement : “Non, nous n’avons jamais été amazones du roi du Dahomey, ni princes de Ghana avec huit cents chameaux”. C’est-à-dire qu’au-delà de l’origine du temps antillais, Suzanne Lacascade remonte jusqu’à l’Africain dans son habitat originel et l’idéalise. Ainsi l’esclavage est racheté : il devient une gigantesque erreur qui, de rois et de princes authentiques, a fait les valets de peuples qui ne les valaient pas. » Et Maryse Condé d’ajouter : « Pourquoi ces précurseurs antillais de la négritude ne sont-ils pas connus ? »

Éric Dussert

Froide métropole Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°258 , novembre 2024.
LMDA papier n°258
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