Richard Russo, les voix de l'Amérique
Depuis près de quarante ans, l’écrivain américain Richard Russo semble honorer un rendez-vous qu’il aurait promis à ses lecteurs à chaque sortie d’un de ses romans. Bien que ses livres puissent se lire indépendamment de ceux qui les ont précédés, le scénariste de la mini-saison Empire Falls semble à chaque fois reprendre le fil d’une fiction inaugurée dès son premier roman Mohawk (publié outre-Atlantique en 1986). Ce ne sont presque jamais les mêmes histoires, pas les mêmes personnages, pas le même décor, mais c’est toujours le même monde dans lequel l’écrivain nous invite, comme si chaque livre en réalité était une pièce d’un immense puzzle qui déroulerait le tableau du nord-est des USA peint à travers ces décennies, le destin de ces villes marquées par la crise industrielle, d’universitaires hantés par les ratages du passé, les amours perdues, les rendez-vous ratés. Si Le Testament de Sully qui paraît aujourd’hui clôt (pour le moment ?) la trilogie débutée avec Un homme presque parfait (publié en 1993 aux USA), ce nouvel opus ne déroge pas à la règle. On peut lire ce livre indépendamment des deux volumes précédents (À malin, malin et demi était paru en 2016) mais pour autant les personnages qui l’habitent gardent un air de famille avec ceux du Déclin de l’empire Whiting ou ceux de Retour à Martha’s Vineyard, par exemple. La pâte (réaliste) est la même, l’attention portée aux personnages garde la même acuité, l’humour se glisse dans les failles de la tragédie et c’est toute une Amérique qui semble se dessiner dans le portrait de ces professeurs d’université, patrons de bar, grill ou « diner », flics, femmes divorcées ou amoureuses, garçons abandonnés, maisons gardiennes d’une histoire familiale. À 75 ans, le romancier est resté fidèle au monde social d’où il est issu, à sa ville natale autant détestée qu’aimée, dont chaque cité dans ses fictions semble être le reflet. Cette ville, Gloversville, est le point de départ du plus atypique livre de Russo, Ailleurs, récit autobiographique et portrait de sa mère, long cheminement hors et autour de Gloversville où se dévoilent les coulisses de toute l’œuvre.
On remarquera que si le seul récit non fictionnel est consacré à la mère, les trois livres de la trilogie de North Bath irriguent la fiction de souvenirs du père. Le réel comme domaine maternel et la fiction réservée au père ?
Richard Russo naît le 15 juillet 1949. À Johnstown qui jouxte Gloversville où il va vivre son enfance dans une maison occupée en partie par ses grands-parents maternels. On pense à la maison de Miss Béryl (dans la trilogie) dont l’étage est occupé par le fameux Sully… Le grand-père souffre d’une grave maladie respiratoire, héritage de ses années à fabriquer des gants en cuir dans une des usines de la ville, capitale au XIXe siècle de la maroquinerie. L’agonie du grand-père racontée dans Ailleurs se décline en divers problèmes de santé chez quelques-uns de ses personnages.
Jimmy Russo, le père de Richard...

