Morceau d’éternité, sans commencement ni fin, l’un des derniers romans de Clarice Lispector est un monologue ininterrompu, un recommencement, une eau vive et agitée, aussi continue que la vie et la mort. Un pur mouvement de la parole, « bien derrière la pensée ». C’est pour celle ou celui qui y plonge une expérience-limite, une lecture parfois douloureuse car une fois prise dans cette eau impétueuse, il n’est plus possible de nager contre son courant. La narratrice d’Água Viva « doi(t) parler car parler sauve ». Elle va mettre en mots tout ce qui la traverse et l’entoure pour « sentir dans les mains le nerf frémissant et vivace du déjà ».
Publié en 1973 au Brésil et traduit pour la première fois en France en 1978, le roman probablement le plus incandescent de l’œuvre de Clarice Lispector, reparaît dans une nouvelle traduction augmentée d’un entretien avec une écrivaine majeure du XXe siècle, longtemps effacée. Expérimentation du temps et de la durée, Água Viva est une affirmation de la vie, de la coulure et de l’ambivalence, une incantation affolée aux accents prophétiques et au cours de laquelle les mots se mélangent « pour que le temps se fasse ».
La narratrice dont on sait biographiquement peu de choses sinon qu’elle a peint des grottes pour leur « douce horreur », déclare entrer « lentement dans l’écriture » comme elle est « déjà entrée dans la peinture ». Puisque les mots sont une matière capable de produire du temps : « plus qu’un instant, je veux son flux », clame-t-elle, jusqu’à se confondre doublement avec la parole : « et je suffoque car je suis la parole et aussi son écho ». Et si elle s’interrompt pour répondre au téléphone ou fumer une cigarette, les images elles, se poursuivent : « Je suis revenue. Je pense aux tortues ».
Dans l’entretien de 1976 qui suit le texte de la présente édition, Clarice Lispector déclare ne pas écrire pour s’épancher, mais vouloir dans ses livres « la chose en soi ». Et de son histoire familiale, elle confie « un terrible sentiment de culpabilité » envers sa mère paralytique après avoir contracté la syphilis, parce que, dit-elle, « je croyais avoir été la cause en naissant ». Dans Água Viva, la narratrice témoigne d’une « mission » de « prendre soin du monde », et par l’écriture la possibilité d’atteindre « une vérité inventée ».
Aux bêtes, Clarice, comme l’appellent les Brésiliens, s’associe volontiers : « je n’humanise pas les bêtes parce que c’est une offense (…), c’est moi qui m’animalise ». Que ce soit dans ses contes pour enfants (Le Mystère du lapin pensant, La Femme qui a tué les poissons) ou dans certains de ses romans, ses personnages se reconnaissent en elles quand elles ne les mangent pas. C’est le cas du personnage de La Passion selon G.H. qui va jusqu’à manger l’intérieur d’une blatte. Et dans Água Viva, la narratrice mange son propre placenta, comme une chatte après avoir mis bas.
Un seul pronom énigmatique et conceptuel heurte à la lecture, venant provisoirement geler cette eau si vive, c’est le « it », cette chose en soi, nommée avec acharnement. Issu de l’anglais, tombé là comme une sorte de ça freudien, qui figure également dans la version originale, ce it comme une « langue antérieure », une forme impersonnelle exprimant sa possible dissolution : « Il y a longtemps que je ne suis plus quelqu’un. On a voulu que je fusse un objet ». Mais dans son adresse continue, « Comment traduire le silence de la rencontre réelle entre nous deux ? », à qui s’adresse-t-elle ? À Dieu qu’elle invoque dans des prières souvent désespérées ? à une bête ? à la mère ? à des amours passées ? au lecteur ou à la lectrice ? Sans doute un peu tout le monde à la fois, à quelqu’un ou quelque chose lui permettant en tout cas de se dissocier pour exister : « Tout simplement je suis moi. Tu es toi. C’est vaste, ça va durer » (« eu sou eu. E você é você »), la différence enfin : « je me suis décollée de toi ».
Flora Moricet
Água Viva, de Clarice Lispector
Traduit du portugais (Brésil) par
Claudia Poncioni et Didier Lamaison
Des femmes, 324 pages, 24 €
Domaine étranger Une aile d’insecte dans la lumière
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Flora Moricet
La parole d’une femme emportant tout sur son passage. Réédition d’un texte bouleversant de Clarice Lispector.
Un livre
Une aile d’insecte dans la lumière
Par
Flora Moricet
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.

