On va tout de suite plier le game : Noël, c’est ici que ça se passe. Chez Gallimard. Dans un « livre-trésor », comme annoncé au dos, un épais volume où le cinéma est évidemment convié, mais aussi la littérature, les images, la musique… : par Justine Triet et Arthur Harari, le scénario commenté d’Anatomie d’une chute. Vous savez : Samuel est tombé dans la neige. Est-ce par accident ? ou qu’il s’est suicidé ? ou que sa compagne Sandra l’a poussé ? Daniel, leur enfant malvoyant, se déclare sans « aucun moyen de savoir ce qui s’est passé » : de même les spectateurs, à qui il est désormais donné de feuilleter les pages du mystère. David Lynch ouvre le bal : les auteurs lui ont demandé une préface, il envoie un dessin indicible, aux artistes rien ne résiste. Lui succèdent (en plus du scénario) : divers clichés pris sur le plateau, quelques affiches alternatives conçues par les fans, des pages du scénario personnel d’Arthur Harari avec croquis en marge (plus figuratifs que ceux de Lynch), le texte d’un cours sur Stevenson que dispenserait Samuel, ou encore les partitions « des deux morceaux au piano qui traversent le film ».
Quelques appendices manquent à l’appel. Quid des plans du chalet des Alpes ? sur quel patron tricoter le pull laine crème de Sandra ? ne pourrait-on concevoir un test HPI appuyé sur les Pensées de Daniel à la barre (« Quand on a cherché partout et qu’on sait pas comment une chose est arrivée, on est obligé de se demander pourquoi elle est arrivée, c’est ce qu’on fait dans ce procès », saperlipopette) ? On ne peut certes tout avoir, espérons une réédition cosplay collector, celle-là ne coûte que 25 €. En tout cas il y a l’essentiel, les commentaires des auteurs qui soulignent à l’envi leur souci d’« économie narrative ». Ici une scène non tournée ou coupée parce que « finalement dispensable », là un dialogue « en trop », ailleurs une « recomposition économe au montage »… Le work in progress dévoile que l’art se nourrit de retenue, que sa maturité se conquiert à force d’ellipses, que l’œuvre grandit d’être ouverte. Ainsi fallait-il supprimer ce qui « risquait d’abolir l’ambiguïté », et viser cet « équilibre difficile à trouver pour dessiner une Sandra ni trop duplice ni trop évidemment innocente » : « nous avons compris que le moindre élément trop signifiant dans ce film pouvait faire basculer d’un seul côté la conviction des spectateurs », ces spectateurs à qui il s’agit encore et toujours de « faire confiance ».
On a tout à fait raison de leur faire confiance. En témoigne (entre autres) la récente promotion de ce livre dans le magazine Vogue, qui distingue ainsi les enjeux : Anatomie… « dénonce le traitement des femmes hors-normes par la société. Le personnage de Sandra est en tout point le némésis du patriarcat : femme bisexuelle ambitieuse, elle est sans équivoque plus célèbre et plus talentueuse que son mari ». Soulignons : « sans équivoque ». Comme quoi il n’y a pas lieu d’hésiter sur tout. La réalisatrice Justine Triet sait elle-même, au fil des entretiens, se faire assez affirmative : « Il y a des générations un peu au-dessus de ma mère qui m’ont dit : “Ça m’a fait complètement éclater en sanglots parce que je me suis dit, en fait, à un moment de ma vie j’ai vécu ça et je n’ai pas la force de dire ce que dit Sandra dans la scène de la dispute.” Ça a résonné à un endroit très intime des gens. » Quoi de plus normal ? La conclusion de cette dispute a beau être soustraite à notre regard, il reste de la place pour que la scène résonne, pour qu’elle rende un son assez clair : celui de la force de Sandra, qui lance « Tu n’es pas une victime ! » à son bonhomme – Samuel, ses antidépresseurs, ses plaintes, ses frustrations.
Géniale duplicité, qui laisse tout loisir de se demander par ailleurs s’il le fut, victime d’un meurtre. On jouera au procès, aux complexités de la délibération, on s’épatera d’une irrésolution qui peut vivre sans mal sa petite vie adulte d’irrésolution, délestée qu’elle est de certains préalables. Et au dispositif ostentatoire de l’ambiguïté, on offrira enfin les fastes d’un beau livre.
Gilles Magniont
Illustration : Patrick Arcat
À la pointe Comment qu’il se vautre
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Gilles Magniont
Comment qu’il se vautre
Par
Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.
