Au départ : une famille pragoise tout à fait ordinaire, c’est-à-dire un couple de jeunes quadragénaires et ses deux enfants (en l’occurrence deux lycéens). Ordinaire à ceci près que le père (Vachek) travaille dans une banque d’État dont les employés passent le plus clair de leur temps à voler des billets de banque (lesquels sont rapidement récupérés par des policiers, qui font disparaître on ne sait trop comment cet argent dérobé). La mère, quant à elle, est institutrice.
Un des collègues de Vachek lui confie posséder deux cobayes, raison pour laquelle chaque jour il est heureux de quitter le bureau et de rentrer chez lui. À Noël, Vachek décide donc d’offrir à ses fils un couple de cochons d’Inde, achat qui va infléchir durablement le cours du roman. Commence alors pour la famille, et plus particulièrement pour le père, une période d’intense observation de ces animaux, laquelle renvoie très vite tout le reste à l’arrière-plan. Dans les premières pages du roman, Vachek se laisse encore volontiers à parler politique avec ses enfants, leur expliquant que tout irait beaucoup mieux s’il y avait deux syndicats dans le pays et non pas un seul : « cela n’a jamais été dit qu’officieusement. Officieusement signifie, mes enfants, devant un bureau de tabac. » Quelques pages plus loin, le sujet de conversation change : « Mais ne parlons pas de la banque, mes enfants, parlons des animaux, qui sont plus jolis et plus tranquilles » (ce seront bientôt les trois quarts des prochains chapitres qui leur seront consacrés). On pourrait parler d’une approche éthologique si ces deux hôtes se trouvaient dans leur milieu naturel et si le père des garçons s’en tenait à une étude scientifique de leur comportement, mais le sadisme et la cruauté ne tardent pas à faire de cette activité autre chose qu’un passe-temps à l’origine plutôt sain (on apprendra plus loin qu’il s’était déjà livré à des expériences plus que douteuses sur un chat). On le voit tour à tour laisser un rongeur en haut d’un meuble afin d’observer ses réactions, ou l’installer sur un tourne-disque afin de tester sur lui les différentes vitesses proposées par l’appareil.
Au début, l’arrivée des deux animaux a une influence positive sur Vachek : « C’est aussi, en partie, grâce à l’observation des cobayes que j’ai retrouvé, sans raison, mon calme, et que ma peur s’est apaisée. Un cobaye se tient assis, fait miam-miam en mangeant de l’avoine, grignote des graines, pivote, sursaute, fait frémir son petit nez, tout ceci depuis des siècles. C’est séduisant : on est tenté de croire également à la stabilité d’autres choses, bien différentes des activités du cobaye. » Mais pendant que l’employé de banque consacre l’essentiel de son temps libre aux deux créatures sans défense, le réel autour de lui se dérègle : le père de famille découvre soudain que ses deux fils sèchent leurs cours pour errer dans des canalisations qui composent un labyrinthe d’un genre nouveau, cependant que sa femme doit faire face à une écolière qui remet en cause sa pédagogie et qu’à la banque un ingénieur prédit qu’un orage économique dévastateur va s’abattre sur la société pragoise.
Dans ce roman, présenté dans les premières pages comme un « ouvrage d’histoire naturelle » (ce que l’on est parfois sur le point de croire), le lecteur n’est jamais vraiment à son aise, tantôt complice malgré lui des expériences sadiques de Vachek sur les animaux de compagnie, mais le plus souvent malmené par une intrigue dans laquelle Vaculík s’autorise à faire passer la narration de la première à la troisième personne, et qui déconcerte un peu plus à chaque nouveau chapitre.
Publié en 1970, traduit pour la première fois chez Gallimard en 1974 et prix Nocturne 2011 (récompensant « un ouvrage oublié, d’inspiration insolite ou fantastique »), ce roman énigmatique aux allures de parabole se prête à de nombreuses interprétations. Connu pour son engagement politique (figure de l’édition dissidente, auteur de nombreux samizdats et du manifeste des Deux Mille Mots, brûlot publié en plein printemps de Prague, qui lui vaudra d’être mis au ban de la société et surveillé par la police d’État – oppression quotidienne dont rend compte La Clé des songes, publié chez Actes Sud en 1989), Vaculík y critique vraisemblablement le régime communiste et la machinerie stalinienne, qui réduisaient la vie humaine à une vie de cochon d’Inde. À moins qu’il n’ait voulu, encore plus simplement, suggérer que dans un monde comme le nôtre le plus sage est encore de douter de tout.
Didier Garcia
Les Cobayes, de Ludvík Vaculík
Traduit du tchèque par Alex Bojar
et Pierre Schumann-Aurycourt
Attila, 256 pages, 20 €
Intemporels Le cobaye, l’avenir de l’homme ?
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Didier Garcia
Avec Les Cobayes, l’écrivain et journaliste tchèque Ludvík Vaculík (1926-2015) signe un roman aussi déroutant qu’énigmatique.
Un livre
Le cobaye, l’avenir de l’homme ?
Par
Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.

