Moi je tisse mes poèmes avec mes veines », déclare Mosab Abu Toha. Son écriture répond à un besoin organique de dire l’horreur du quotidien à Gaza qu’il expérimente dans sa chair depuis sa naissance il y a trente-deux ans dans le camp de réfugié·es d’Al-Shati. Il lui faut témoigner de la tragédie sans fin dont est victime son peuple, à partir de sa propre expérience de la vie – sanglante, cauchemardesque, traumatique. Dans le monde qu’Abu Toha décrit, il n’y a plus d’enfance, elle a été détruite à coups de frappes et de privations. Le peu d’insouciance qu’il avait a disparu alors que sa famille a été poussée sur les chemins de l’exil. « Je n’ai donc jamais pratiqué mon enfance. Je pense qu’elle est toujours là, qu’elle m’attend. » Ses poèmes racontent la terreur qui englue les jours, les mois et les années. « Sueur froide » décrit en peu de mots les effets physiques de l’épouvante et du stress permanents auxquels sont exposé·es les habitant·es à Gaza. « Nuit sans étoiles » dépeint la brutalité d’un réveil dû à l’explosion de la maison voisine. Les images convoquées sont celles des larmes, des décombres, de la mort. Cette dernière est sans doute la réalité la plus concrète qui soit, elle frappe de manière indiscriminée et impitoyable. Il suffit d’un centième de seconde pour broyer un foyer et « tout le monde est mort : / les enfants, les parents, les jouets, les acteurs à la télévision, / les personnages dans les romans et les poèmes, / le je, le il, le elle. Plus aucun pronom ». L’auteur, lui, a survécu malgré les deux éclats d’obus qui l’ont grièvement blessé à l’âge de 16 ans. C’est ce qui le pousse vers l’écriture avec autant d’urgence. Il s’agit de témoigner de l’ignoble mais aussi d’honorer les disparu·es, de leur offrir un tombeau le plus digne et paisible qui soit.
Si Mosab Abu Toha fait le choix d’écrire en anglais et non en arabe (sa langue maternelle qui « souffre », confie-t-il dans l’entretien qui clôt le recueil), c’est sans doute pour que sa poésie voyage au-delà du monde arabe, et notamment en Occident où il a trouvé refuge après le 7-Octobre. C’est un moyen de s’adresser plus directement à nous, à notre complice passivité, à notre ignorance voire indifférence. « Ne nous réduisez pas à des nombres », martèle-t-il. Il nous parle d’êtres humains à qui tout a été volé, jusqu’à la possibilité de rêver. Des générations entières privées de leurs droits les plus élémentaires, bombardées, assiégées. « Nous méritons une mort meilleure », scande-t-il. Sa poésie dénonce l’insoutenable injustice dont est victime le peuple palestinien depuis des décennies, elle crie inlassablement la culpabilité du monde occidental, mais aucun espoir à son égard ne transpire. En ce début d’année 2025 (le recueil a initialement été publié en 2022), il est déchirant de constater à quel point une telle attente est vaine. Ce n’est donc pas un appel au secours, mais plutôt un manifeste de résistance à destination du monde : « Un jour, nous renaîtrons quand vous ne serez pas là. / Cette terre nous connaît, elle est notre mère. / Quand nous mourrons, nous sommeillerons dans son ventre / jusqu’à ce que l’obscurité s’éclaircisse. »
Mosab Abu Toha s’inscrit dans une filiation littéraire marquée par la spoliation, la privation et l’abandon. Mahmoud Darwich, Audre Lorde ou encore Edward W. Saïd nourrissent son travail (Abu Toha est d’ailleurs le fondateur de la bibliothèque Edward Saïd, première bibliothèque anglophone de Gaza) et lui offrent une patrie à la fois mouvante et tangible. L’écriture est ainsi une manière de se réapproprier ce qui a été volé. Elle ouvre un espace où règnent justice, rêve et espoir. D’un réalisme glaçant, Ce que vous trouverez caché dans mon oreille est aussi traversé par une forme d’onirisme qui rend hommage à la terre et aux miracles qu’elle renferme (les racines ancestrales des oliviers, les fraises qui continuent de pousser, le clapotis des vagues). Chaque poème à sa manière raconte le lien viscéral qui rattache le poète à son territoire, lequel lui a été transmis oralement par sa famille au fil des années. Ainsi en va-t-il de « Palestine : Répertoire aléatoire », qui dresse un émouvant inventaire des choses perdues, ou encore du poème éponyme qui s’adresse à une docteure (« En recousant la plaie, n’oubliez pas de remettre toutes ces choses dans mon oreille. / Mais surtout remettez-les dans l’ordre, comme vous rangeriez vos livres dans votre bibliothèque »).
En ressuscitant le passé, Mosab Abu Toha construit un futur au sein duquel les mort·es peuvent se réfugier et se reposer, et les vivant·es non plus survivre, mais vivre. C’est toute la force bouleversante de son recueil que de parvenir à consoler, espérer et vaincre par les mots.
Camille Cloarec
Ce que vous trouverez caché dans mon oreille, de Mosab Abu Toha
Traduit de l’anglais (Palestine) par Ève de Dampierre-Noiray, Julliard, 192 p., 20 €
Poésie Le messager de Gaza
janvier 2025 | Le Matricule des Anges n°259
| par
Camille Cloarec
Poignant, le recueil du poète palestinien Mosab Abu Toha bâtit à coup de mots une patrie faite de rêve, de justice et d’espoir.
Un livre
Le messager de Gaza
Par
Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°259
, janvier 2025.

