Luke et moi, nous sommes de vieux amis. Nous nous connaissons de longue date. Si plusieurs mois peuvent s’écouler sans nous que nous ayons de contact, il nous arrive aussi de passer ensemble des journées entières, pendant des semaines et des semaines. Mais pour ne rien vous cacher, notre relation, comme cela est souvent le cas entre un écrivain et un traducteur, n’est pas sans nuages ; notre amitié n’est pas toujours parfaitement harmonieuse. Il y a des moments de grande joie, de franches rigolades, des découvertes extraordinaires et des rencontres émouvantes, mais aussi des accès de colère, de frustration, de découragement. En fait, je dois vous faire un aveu : il m’arrive de détester Luke Rhinehart. Cet être cruel et imprévisible démontre une effroyable propension à vouloir me faire souffrir, moi, personnellement. Tout me laisse supposer qu’il agit de façon tout à fait délibérée, et qu’il éprouve un malin plaisir à me tourmenter, moi, son traducteur, son fidèle serviteur.
Cette haine, bien entendu, ne s’adresse pas à sa personne. Je n’ai jamais eu la chance de le rencontrer à Albany, État de New York, mais tous les témoignages concordent : George Cockcroft était un homme remarquable, drôle, cultivé, généreux, ouvert.
Et je ne garde certainement aucune animosité envers ses romans. L’œuvre de Rhinehart se caractérise par sa grande versatilité. La satire politique et sociale d’Invasion et de Jésus-Christ Président ne ressemble pas du tout à l’aventure époustouflante et exotique de Vent blanc, cavalier noir ; le réalisme cru et violent de L’Épopée du Vagabond (sans doute mon roman préféré) est un soufflet au visage. Et L’Homme-dé, bien sûr, tient une place à part dans son œuvre, par son humour décalé, son rejet du moi « haïssable », sa réflexion à la fois frivole et profonde sur l’individu, la société et les relations humaines. Mais toujours, dans toutes ses œuvres, je retrouve la même humanité, la même soif de liberté, un refus catégorique de se laisser dominer par les événements et par les autres.
Cependant, cette versatilité, qui se manifeste dans son œuvre d’un roman à l’autre, se retrouve également à l’intérieur de chacun de ses récits – et c’est bien cela qui vient souvent troubler notre amitié. Quand je traduis un livre, le début est pour moi généralement difficile. J’avance lentement, je passe beaucoup de temps dans les dictionnaires, je dois souvent revenir en arrière, corriger les phrases, effacer un paragraphe entier et le reprendre. Puis, peu à peu, je m’habitue au style de l’auteur, j’assimile ses manies, j’anticipe ses audaces, je reconnais ses travers. S’il me faut, disons, trois mois pour traduire la première moitié d’un roman, peu importe l’auteur, il ne m’en faudra qu’un seul pour achever la seconde. Sauf pour les textes de Luke Rhinehart.
Rhinehart n’écrit jamais son récit d’un seul point de vue. Un personnage domine, certes, mais de chapitre en chapitre, le narrateur change de perspective, adopte une pensée différente – ce qui signifie, à chaque fois, qu’il développe un nouveau langage. Ainsi, dans Le Fils de l’homme-dé, Larry Rhinehart s’exprime comme un trader de Wall Street : son langage peut être quelque peu compassé, mais passe fréquemment, parfois très soudainement, au registre obscène. Son point de vue est toujours cynique, intéressé. En revanche, les agents du FBI s’expriment avec un tout autre langage, extrêmement rigide, composé à parts égales de maladresses syntaxiques et de lourdeurs administratives. Tous les autres personnages – Kim, l’amie un peu hippie, un peu spiritualiste, les banquiers japonais, etc. – parlent des langues différentes, singulières, marquées par leur milieu. L’art de Luke Rhinehart réside en grande partie dans ce don de créer des personnages par le langage : leur personnalité, leur histoire, leur profession, leurs opinions, leurs qualités et leurs défauts, leur point de vue se reflètent dans leur façon de parler. La création de personnages procède avant tout d’une invention linguistique. La tâche du traducteur s’en trouve particulièrement compliquée : chaque chapitre est un recommencement. Le style de l’auteur change du tout au tout, et il faut à chaque fois réfléchir, interpréter, s’adapter.
Quand cela se produit, je le déteste.
Évidemment, je ne parle pas sérieusement. S’il y a une chose que la lecture de Luke Rhinehart peut nous apprendre, c’est qu’il est vain de vouloir se placer soi-même au centre du tableau. Derrière la légèreté de ton, au-delà de la drôlerie de sa narration, il y a dans les romans de Rhinehart, en particulier dans L’Homme-dé et Le Fils de l’homme-dé, des enjeux philosophiques et moraux extrêmement profonds : inspiré des religions de l’Asie, et surtout du bouddhisme, l’auteur (qui s’est attribué, comme pseudonyme, le nom d’un de ses personnages, ce qui en soi est déjà une mise à distance) veut nous apprendre à abolir le moi, à détruire la personnalité, nous faire comprendre que le « je » n’a aucune importance. Vent blanc, cavalier noir nous le dit directement, par les conversations des personnages et son contexte japonais ; L’Épopée du Vagabond nous le fait entendre, en montrant que le monde dans lequel nous vivons, que la vie que nous menons peuvent disparaître en un instant. Si L’Homme-dé nous offre une méthode pour y parvenir, Le Fils de l’homme-dé nous présente un homme qui lutte pour rester lui-même, tout superficiel soit-il, et qui refuse de se laisser abolir.
En un sens, mon travail, en tant que traducteur de Luke Rhinehart, est de le suivre dans ses efforts d’anéantissement de la personnalité. Je dois délaisser le style, renoncer à laisser ma marque, m’effacer entièrement et laisser le texte s’exprimer. Je dois me défaire de moi, me couler tout à fait dans le langage des narrateurs et des personnages. Idéalement, toute traduction devrait constituer une tentative de disparition, un effort pour se dissiper complètement dans le texte d’un autre. L’art de Luke Rhinehart rappelle au traducteur qu’il ne fait bien son travail que s’il devient parfaitement transparent, imperceptible.
*A traduit entre autres Rivers Solomon, William Morris, Sue Rainsford. Le Fils de l’homme-dé (448 pages, 23 €) paraît le 7 février aux éditions Aux forges de Vulcain.
Traduction Francis Guévremont
février 2025 | Le Matricule des Anges n°260
Le Fils de l’homme-dé de Luke Rhinehart
Un livre
Francis Guévremont
Le Matricule des Anges n°260
, février 2025.

