Jean Echenoz, cadrages et débordements
En 2006, Jean Echenoz accueillait Le Matricule des anges dans le XXe arrondissement de Paris. Dix-neuf ans plus tard, il nous reçoit cette fois dans le IXe, non loin de Pigalle, dans un grand salon dépouillé, discrètement orné de quelques livres. Ce déplacement dans l’espace parisien semble naturel chez un écrivain qui a fait de la capitale l’axe autour duquel s’organisent ses romans riches en pérégrinations et qui, surtout, a su donner à certaines de ses rues une dimension de personnage romanesque. Son nouveau livre est l’occasion d’un échange qui revient également aux origines de son travail.
« Le moins doit faire imaginer le plus », lit-on dans Bristol. Il fallait que ce soit le cas dès le titre ?
Le titre s’est imposé assez vite parce que je trouvais qu’il sonnait bien. Et que le nom du personnage – qui est révélé de toute façon dès le début du roman – puisse d’abord évoquer une ville anglaise, un grand hôtel ou un carton d’invitation, pouvait d’emblée produire une ambiguïté. Et puis ce nom de Robert Bristol, qui pourrait être aussi un patronyme anglo-saxon, en induisait une autre.
En vieil anglais, Bristol signifie « le lieu près du pont ». Or les ponts ont une importance pour vous, particulièrement dans une des nouvelles de Caprice de la reine.
Cette idée de pont m’a toujours intrigué comme une espèce de métaphore du livre. Pas du tout dans le sens d’une passerelle de l’auteur au lecteur, mais dans celui de sa construction qui est toujours une espèce de pari : passer au-dessus du vide. Ce n’est pas seulement une affaire de communication mais surtout de fabrication : les piles, le tablier, les haubans, ces éléments peuvent être une métaphore du récit qui se construit un peu comme une arche, un défi au vraisemblable. Le petit texte que j’avais écrit sur les ponts venait de cette idée-là.
Quelque chose qui s’édifierait au-dessus d’un vide dans lequel on pourrait être happé ?
Oui, comme un enjeu incertain, une mise en danger.
Le Méridien de Greenwich, votre premier roman, était une sorte de « livre-programme » justement construit autour d’un centre vide, une machine insaisissable dont la seule fonction serait d’en avoir une, pleine de choses qui pendouillent, reliée à une étrange boîte noire.
Ce n’était pas tant une machine célibataire qu’une machine virtuelle, disons, une potentialité de machine. Son rôle n’était pas très bien défini dans ce livre, même si elle était précisément décrite. Un peu comme dans Kiss Me Deadly, ce film de Robert Aldrich où l’enjeu est une boîte qui demeure un mystère jusqu’à la fin du film, où c’est une explosion nucléaire qui se déclenche. Je ne sais plus si j’y ai pensé en écrivant Le Méridien de Greenwich, mais ce livre se clôt aussi sur une explosion. Il y avait donc sans doute du Robert Aldrich dans l’air, mais peut-être aussi du Blake Edwards et pourquoi pas du Jerry Lewis, je passais beaucoup de temps au cinéma à cette époque. ...

