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Domaine étranger Dans la zone

février 2025 | Le Matricule des Anges n°260 | par Thierry Cecille

« Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas » : Brigitte Reimann ausculte une famille que l’idéologie écartèle.

La seconde moitié du XXe siècle aura vu, entre autres événements marquants, cette nouveauté : la disparition de pays entiers. L’URSS, la Yougoslavie, la RDA sont devenus des pays perdus et leurs habitants des rescapés d’un nouveau genre, se sentant parfois comme exilés sur leur propre territoire. Certains Allemands de la RDA durent, en outre, pour ceux qui y croyaient encore, abandonner voire renier ce qui fut leur idéal : le communisme. Et l’oubli s’installa… Ce roman ressuscite ce monde ancien, nous faisant entendre la voix d’Élisabeth, jeune peintre qui, au début des années 1960, se consacre à l’éducation artistique des travailleurs d’un combinat. Dès l’abord nous comprenons qu’un de ses frères a décidé de fuir à l’Ouest et qu’elle va tenter de l’en dissuader.
La construction du roman désarçonne quelque peu : après ces premières pages vont se succéder des souvenirs remontant jusqu’à la guerre, des scènes de leur enfance partagée, des anecdotes mêlées à des portraits d’abord esquissés par petites touches puis progressivement enrichis. Même si ces chapitres sont efficaces et plantent en quelque sorte le décor, évoquent une atmosphère, ce n’est que vers la moitié du roman que le lecteur est enfin convaincu, voire embarqué. Les dialogues, en effet, prennent alors le dessus et les personnages, ainsi, prennent vie. La postface précise que lorsque le roman parut, en 1963, il suscita discussions et polémiques, alors même que Brigitte Reimann avait peut-être dû, pour pouvoir le publier, faire quelques concessions à la censure, alors vigilante. Longtemps après sa mort en 1973, le texte intégral fut retrouvé, publié et ainsi traduit aujourd’hui.
Une fratrie, donc, va ici comme symboliser, mais sans lourdeur, trois trajectoires possibles. Le frère aîné, Konrad, fut, pendant son adolescence forcé de « porter le mercredi et le samedi la chemise brune des Jeunesses hitlériennes ; ces jours-là, il allait servir  ». Il est le premier à faire le choix de l’Ouest, à préparer, longuement et en secret, cette fuite. Après les épreuves initiales du « réfugié » qu’il est devenu, il parvient à conquérir « sa place au soleil » car « une défaite (…) aurait contrevenu à son credo qui s’énonce ainsi : je crois que le monde s’ouvre devant celui qui ne ménage pas ses efforts ». Désormais il n’éprouve plus que mépris pour cette Allemagne-là que de l’autre côté on appelle « la zone ».
Le frère cadet, Uli, et Elisabeth, furent, eux, durant leurs jeunes années, une sorte de duo fusionnel et partageaient alors les mêmes idéaux : « Ne cherchions-nous pas avec davantage de sérieux, de passion, à atteindre notre but, celui de la cause ? Nous avions des yeux pour voir le nouvel ordre, l’ordre rouge, s’élever solennellement ». Une sorte d’innocence des premiers temps les animait puis, selon Uli, tout s’est gâté : « les adorateurs vains de leur idole vaine », les carriéristes et les staliniens, les aveuglés et les rusés, ont « écrasé d’un geste d’indifférence polie notre belle ardeur flamboyante ». Élisabeth persiste, parvient à combattre les préjugés qui voient en elle, au départ, une bourgeoise dissimulée ou même une « putain intellectuelle ». Elle se trouve des alliés parmi les ouvriers qu’elle peint avec sincérité et énergie, malgré les diktats du réalisme socialiste : « j’esquissais les soudeurs dans notre hall, les menuisiers avec leurs vestes de velours ouvertes sur leurs poitrines nues bronzées par le soleil, les jeunes filles attendant dans la rue de l’usine, papotant, cheveux ébouriffés, jupes gonflées par un vent violent »… Lorsqu’Uli ose lui avouer : « Je me sens prisonnier derrière des barreaux d’imbécillité et de bureaucratie (…) la vie tout entière me dégoûte », elle rétorque : « Je ne te laisserai pas partir ». Parvient-elle à le convaincre ? La fin reste ouverte – et leurs destins incertains.

Thierry Cecille

Une fratrie, de Brigitte Reimann
Traduit de l’allemand par Françoise
Toraille, Métailié, 182 pages, 20,50

Dans la zone Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°260 , février 2025.
LMDA papier n°260
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