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Poésie L’ellipse plutôt que la perfection du cercle

février 2025 | Le Matricule des Anges n°260 | par Richard Blin

Deux livres de Gérard Macé – l’un d’entretiens, l’autre de poèmes – pour plonger dans une écriture fondée sur la trouvaille et la reconnaissance, le désir d’enchantement et le vœu de lucidité.

Silhouette parlante

Une simplicité savante, le phrasé unique d’une parole intérieure, une façon d’entremêler le savoir précis et la ferveur du réel, la rêverie et l’enquête, le mouvement d’une vie et le rythme du monde donnent aux livres de Gérard Macé un pouvoir de vérité et une force de retentissement rares. Depuis son premier livre, Le Jardin des langues (1974), qui, avec Les Balcons de Babel (1977) et Bois dormant (1983), forment une suite de poèmes en prose regroupés sous ce dernier titre dans la collection Poésie/Gallimard, il a édifié une œuvre inclassable – poésie, prose, essais, livres de photographie – fruits de sa fascination pour les signes, les images et les contes autant que de son goût pour le déchiffrement et l’analogie. Des livres écrits sur la lisière entre le rêve et la mémoire, l’ombre et la lumière, l’intime et le collectif.
Cette œuvre, un volume d’entretiens s’échelonnant de 1987 à 2022 (Bibliothèque tournante) permet d’en retracer le parcours, et d’en mieux saisir la cohérence et les évolutions. Au fil de cette « parole en dialogue », c’est toute une aventure créatrice qui apparaît, aventure qui a son origine dans la lecture. « La lecture aura été mon odyssée. » Et si elle est au centre de son processus créateur, c’est qu’elle apprend à déceler les signes dans les choses, qu’elle provoque l’imaginaire, permet de s’élargir à tout le créé. Plus qu’un lieu de bouillonnement et d’effervescence, elle est sans doute le seul lieu où l’on peut se rencontrer. Gérard Macé lit comme il rêve et comme s’il partait à la recherche d’une petite phrase engloutie qui détiendrait le secret – d’une origine, d’un destin ou du monde. D’où des livres qui mettent en scène des lectures – Le Manteau de Fortuny  ; Le Dernier des Égyptiens –, empruntent les chemins de traverse de l’essai et les bifurcations de la divagation, nous entraînent dans une forêt de signes, de pages lues et de de choses vues, de paysages et de voyages au carrefour du monde et des bibliothèques. Une écriture vagabonde et tisseuse, rêveuse et pensive, tout en dépliement sensible, surprises, rencontres et coïncidences. Et une œuvre qui mêlant la mémoire à l’imagination, propose un usage du monde, cultive la passion des ressemblances (« qui sont au cœur de la littérature ») et celle de l’altérité, ce qui passe par l’épreuve de l’étrangeté – Leçon de chinois (Fata Morgana, 1981) ; Un détour par l’Orient (Gallimard/Le Promeneur, 2001) – qui apprend à reconnaître l’inconnu, l’inexploré et l’étranger en soi-même.
La vertu de ces entretiens est aussi de nous dévoiler les arcanes d’une pensée divagante qui va sur des chemins non tracés d’avance en quête de rapprochement souvent aussi inattendus que féconds. « J’aime bien ce qui flotte, ce qui rencontre des échos, se transforme. » Ils nous révèlent aussi le secret d’un art d’écrire qui procède d’une « parole intérieure », d’une façon d’élaborer intérieurement des phrases « dont on ne perçoit pas immédiatement l’enjeu ni la portée ». Une rumination qui redouble d’intensité au moment de l’endormissement. « Je crois qu’il y a une grande volupté de ma part à laisser l’objet filer, et à essayer de le retrouver le lendemain matin en écrivant. » Pas de manuscrit, pas de carnet de notes mais « chaque jour des heures de rêverie utile, de monologue intérieur dont les paroles finissent par s’imprimer dans la mémoire, pourvu que s’accordent le rythme et le sens. »
Cette façon d’être tout en abandon et contrôle à la fois, on la retrouve dans Silhouette parlante, un livre comme miraculeusement donné. « Je n’écris plus, mais la poésie me revient par bouffées. » Ainsi celui qui « n’écrit plus » écrit encore, notant des phrases qu’il sait par cœur « pour passer aux suivantes ». Ce qui nous vaut un livre où vers et prose alternent comme l’envers et l’endroit d’un même songe, et selon une disposition en diptyque qui permet de suivre le cheminement mental et l’élaboration de la parole poétique à partir d’un système d’échos qu’il s’agit de faire résonner au plus juste. Tramés d’analogies et d’images, ces poèmes disent le retentissement intime d’un passé qui resurgit en petites épiphanies, l’enfance qui revient et le temps « qui ne cesse de rétrécir avec les années ». Des poèmes qui dessinent le portrait anamorphosé d’un poète se préparant à n’être plus rien en déambulant parmi souvenirs, sensations et savoirs.

Richard Blin

De Gérard Macé, Bibliothèque tournante, entretiens édités par Laurent Demanze, avec des photographies de l’auteur, Le Temps qu’il fait, 272 p., 25  ; et Silhouette parlante, Gallimard, 108 p., 15

L’ellipse plutôt que la perfection du cercle Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°260 , février 2025.
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