Il n’existe pas d’archives de peu, il n’existe que d’innombrables traces, mots écrits, papiers ou même petits objets enfouis dans des maisons ou des tiroirs. Là gît aussi la vie ; elle était méconnue, la voici sous nos yeux telle une fresque où les événements se précipitent. » Ainsi s’exprime l’historienne Arlette Farge, dont l’ouvrage Le Goût de l’archive (1989) a influencé des générations de chercheurs. Ces lignes, on les trouve dans la préface au livre de la franco-suisse Karelle Ménine, dont le sous-titre est peut-être plus éclairant que le titre même. « Faire histoire de nos histoires », telle est l’intention de l’autrice qui partage ici ses recherches, fruit de rencontres programmées ou du hasard. Passionnantes, ces pages le sont d’abord parce qu’elles oscillent sans cesse entre socio-histoire, archéo-littérature et philologie, incertaines quant à leur statut mais inspirantes par ce qu’elles ouvrent de perspectives sur la vie des gens ordinaires au gré des événements que l’on dit grands. Ici pas de personnages célèbres ni de personnalités emblématiques, pas de figures connues, non, simplement des existences anonymes dont témoignent documents tannés par les ans et objets patinés qui ont, parfois, miraculeusement échappé à la destruction volontaire ou plus généralement à la dégradation des choses par le temps.
Au cœur du travail de Karelle Ménine il y a donc l’identification, d’abord, de ce qui fait archive, et ce plaisir si singulier de la trouvaille : « Si je la cherche ici, elle me conduit là-bas. Si je parie sur elle, elle se joue des attentes et se détourne. Pour que la rencontre existe, il faut accepter l’inattendu. » Et plus important encore : « Une fois découverte, elle désinvisibilise ce qu’elle protégeait, parfois presque rien, mais si fécond (…). » Concrètement, entre autres exemples concernant la France, il est ainsi question de ces pochons de chanvre contenant les parchemins issus des capitouls de Toulouse, autrement dit des procès-verbaux d’affaires judiciaires entre les XII et XVIIIe siècles : « des siècles d’histoires quotidiennes, des paroles, et des questions ». On trouve là pièces à conviction, délibérations et « confessions en creux » sur différentes époques. Il y a aussi ces manuscrits abîmés du XIIIe siècle portant inscriptions de personnes accusées de crimes d’hérésie par l’Inquisition ou, à Rouen, ces livrets-registres listant des conversions d’enfants protestants, « baptêmes accélérés », en pleine guerre de religion, pour échapper à des représailles catholiques. Ailleurs, en Italie, en Belgique, en ex-Yougoslavie, Karelle Ménine déniche, dans des cercles privés ou des institutions publiques, journaux, photos, lettres, notes, bouts de papier et même drap-linceul support d’écritures, autant de reliquats qu’elle essaie de faire parler à travers dix-huit récits au total.
Soucieuse de la matérialité des choses, son approche est toujours délicate ; on sent, derrière ses descriptions précises et ses cheminements zigzagants d’enquêtrice, un émerveillement constant. Elle sait nous communiquer l’aura qui entoure toutes ces archives, quelles qu’elles soient. C’est d’autant plus vrai lorsque l’autrice évoque, acmé tragique du recueil, le cas d’Henja Frydman, jeune juive résistante déportée à Auschwitz. Nous est donnée la transcription d’un entretien qu’elle a accordé en 1946 à un professeur de psychologie qui a recueilli des paroles de survivants des camps. On y entend l’horreur quotidienne, et notamment – lecture difficilement soutenable – le détail d’expériences médicales menées sur les prisonniers devenus cobayes. « Aimer passionnément l’archive, c’est aussi aller là où l’humanité s’arrête ».
Anthony Dufraisse
La Vie en zigzag. Faire histoire de nos histoires,
de Karelle Ménine, La Baconnière, 155 pages, 19 €
Domaine français Mémoires vives
juillet 2025 | Le Matricule des Anges n°265
| par
Anthony Dufraisse
Autrice pluridisciplinaire, Karelle Ménine partage ses émerveillements devant des archives qui palpitent de vie(s).
Un livre
Mémoires vives
Par
Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°265
, juillet 2025.
