Assia Djebar : femme, vie, liberté
Lorsqu’Assia Djebar est reçue à l’Académie française, le nombre de ses lecteurs est, en France, encore assez limité. Nombreux sont pourtant les ouvrages et articles universitaires qui lui ont, depuis des décennies, été consacrés. Denise Brahimi – qui vécut dix ans en Algérie après l’indépendance – est une spécialiste des littératures francophones d’Afrique et du Maghreb et a été l’initiatrice de divers événements en hommage à Assia Djebar (colloque, exposition…). Cécile Oumhani, poétesse et romancière franco- britanno-tunisienne, est l’auteure d’une trentaine d’ouvrages dont Le Café d’Yllka, qui a reçu en 2009 le prix littéraire européen de l’Association des écrivains de langue française. Ensemble, elles s’attachent ici à éclairer l’univers d’Assia Djebar.
Pourriez-vous nous présenter le paysage littéraire de la littérature algérienne francophone ou d’expression française (d’ailleurs quelle terminologie préférez-vous ?) en 1956, lorsqu’Assia Djebar publie La Soif, son premier roman ?
Denise Brahimi : Les écrivains tels que Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri ont considéré jusque-là qu’ils devaient avant toute chose faire connaître leur peuple si ignoré des pieds-noirs et des Français en général, au prix d’une sorte d’auto-ethnographie laissant transparaître des revendications qui se manifestent avec éclat par le début de la Guerre d’Algérie (1954).
Mouloud Feraoun, dans Le Fils du pauvre (1950), décrit de façon presque autobiographique la vie d’une famille de paysans kabyles entre les deux guerres, mais il ne peut les faire s’exprimer en berbère car il ne s’agit à l’époque que d’une langue parlée et elle ne sera reconnue comme langue nationale, sous le nom de tamazight, que dans la constitution de 2002. Mohammed Dib, dans son roman La Grande Maison, ne peut pas davantage reproduire le dialecte arabe que parlent ses personnages. Ces écrivains ne pouvaient s’exprimer qu’en français, langue acquise à l’école française, et c’est grâce à leur talent d’écrivains qu’on peut avoir l’impression d’entendre leurs personnages, citadins ou paysans, parler dans leur propre langue !
Pour eux comme pour Assia Djebar, je préfère parler d’expression française plutôt que de les désigner comme francophones car ce dernier mot pourrait donner à croire que c’est une question purement linguistique, or ce n’est pas seulement cela : la langue française, comme toute langue, baigne dans un monde de références culturelles et implique des modèles, même si l’écrivain est conscient qu’ils sont inadéquats.
Si certains critiques, en métropole, ont accueilli avec bienveillance ce roman, d’aucuns, en Algérie, s’étonnèrent, voire s’indignèrent, qu’elle n’y dise rien de la lutte alors déjà entamée pour l’indépendance. Pourquoi, d’après vous, Assia Djebar avait-elle fait ce choix, pris ce risque ?
Denise Brahimi : Assia Djebar qui a tout juste 20 ans quand elle entreprend l’écriture de ce livre, relève une sorte de défi que ses...

