J’entends encore le bruit de la vieille Singer dans la lingerie, tu étais seule, agrippée à la machine, et de votre combat sortait un grondement furieux, tank enrayé, moteur emballé, vélocité contrariée d’un temps volé au quotidien. » La Singer en question est martyrisée par la mère, qui tente de renouer, retisser les liens avec sa propre mère. La grand-mère, génération de la Seconde Guerre mondiale, était ouvrière dans une région où l’on travaillait dans le textile de mère en fille. Mais pas de fierté à avoir, disait l’ancienne. « Par le passé, les ouvriers du textile étaient des pouilleux, tout juste bons à s’échiner dans le froid et l’humidité, sur des machines à galons, lirettes et serpillières. »
Véronique Willmann Rulleau reprend ici sous la forme romancée, ce qui était une pièce de théâtre, En découdre. Comme dans un conte, ou dans un récit de Stephen King, il faudra que la fille ouvre l’armoire, vide les boîtes, de la mère, de la grand-mère. Ce qui s’y trouve glace le sang : l’Occupation, le viol, la grand-mère tondue, un enfant mort… « Dans sa cuisine, la table maculée, et sa main dans mes intérieurs, le cintre en fer et tout ce sang. Ma douleur, alors qu’elle empochait dans son tablier taché une poignée de billets sortis tout raides des draps de ma mère. » Le placard bleu, l’armoire bordelaise, la coiffeuse, le lit, tous habités et assommés par ces secrets. L’autrice bâtit son récit à partir d’un angle particulier, vu de l’intérieur du mobilier, et ce changement de perspective, cette approche de l’espace du récit, revient à revêtir une autre paire d’yeux : l’on y voit soudain, depuis cette perspective, les portes mal refermées de nos armoires familiales, les jointures fendues, les planches mal alignées de nos vies. Et même si le temps adoucit, même si les peintures recouvrent les péchés, Des aiguilles… sort nos meubles de l’accoutumance et de l’invisibilité : ils contiennent l’histoire de nos ancêtres, cachée, mais toujours prête à ressurgir.
Virginie Mailles Viard
Éditions Signes et balises, 219 p., 20 €
Domaine français Des aiguilles plein la bouche de Véronique Willmann Rulleau
juillet 2025 | Le Matricule des Anges n°265
| par
Virginie Mailles Viard
Un livre
Des aiguilles plein la bouche de Véronique Willmann Rulleau
Par
Virginie Mailles Viard
Le Matricule des Anges n°265
, juillet 2025.

