Marie Métrailler (1901-1979) fut-elle écrivain ? On pourra se poser la question lorsque, au terme d’une lecture passionnante, on tournera la dernière page de La Poudre de sourire, le témoignage qu’elle livra à la critique d’art Marie-Magdeleine Brumagne (1920-2005) à partir de 1974. Cette dernière, consciente du matériau formidable qu’elle recueillait, s’empressa d’en faire un livre aux éditions Clin d’œil à Lausanne en 1980 (la version de poche parut en 1990 à L’Âge d’Homme). Et comme dans le Journal de montagne d’Estella Canzani (1887-1964, Lmda N°184), on passe des moments délicieux à découvrir le passé révolu d’une société trop stricte, à reconnaître le sédiment d’une sagesse paysanne non dépourvue de pertinence, tout en bénéficiant des vues d’une réflexion personnelle éclairée à la flamme d’un savoir et d’une humeur fantastique aussi féerique qu’étrange.
Dans sa Poudre de sourire digne d’une parfaite conférencière, Marie Métrailler est parvenue à livrer tout à la fois ses souvenirs, des portraits, sa vision singulière du monde et un aperçu étonnant de la société de son temps. Un monde rude où il est coutume de « mourir debout », parce qu’on n’a guère le loisir de s’aliter pour être malade… Fille d’instituteurs, la jeune femme aura mis quelques années à s’émanciper d’une mère terriblement castratrice et d’un père trop cultivé pour son milieu, donc solitaire à l’excès et replié dans l’alcool. Du travail, toujours du travail, aucun espoir de se marier, elle devait faire tourner la maison et trouver de quoi faire vivre son petit monde. Des moments heureux durant cette enfance ? « Rares… les promenades dans les mayens où nous montions chaque printemps. J’y rencontrais les fées. Là, j’avais le sentiment que les forêts étaient habitées et je crois qu’elles le sont encore. » On se croirait plongé dans Bàrnabo des montagnes, l’inoubliable texte de Dino Buzzati…
La native d’Evolène, village du Valais, est paysanne, tisserande, conteuse, et elle va se libérer de cette tutelle familiale desséchante au bout de trois ans de cette vie de cheffe de famille : « j’ai dit non ! » En 1925, elle monte sa boutique en faisant agrandir son métier à tisser. Elle relance le goût des femmes du Val d’Hérens pour cet artisanat traditionnel et devient une figure locale. Les célébrités de passage ne manquent pas de s’arrêter dans sa boutique aux merveilles, comme Rilke ou l’auteur dramatique René Morax (1873-1963). « C’est vrai, j’ai rencontré des tas de gens dans mon magasin. Je me suis fait beaucoup d’amis. Parmi eux, René Morax (…) Il a commencé à partager mon repas de midi, les dimanches. Ensuite, il est venu tous les jours. Il me parlait de ses amis, surtout d’Erik Satie et de Panaït Istrati (…) Une fois, je suis allée chez lui avec Marguerite Yourcenar. Il nous avait invitées toutes deux. Je l’avais rencontrée, bien sûr, dans ma boutique ! » L’auteure des Mémoires d’Hadrien se souvenait bien de cette femme : « Je porte encore l’été, au jardin, une robe de coton noir chiné de blanc, de style paysan, faite d’étoffe achetée dans sa boutique. » La tisserande l’avait passionnée en lui racontant ce qu’elle savait du folklore des environs, des us et coutumes, des trésors enfouis dans la montagne ou des mines de pyrite que les néophytes prennent pour de l’or.
Après l’échec de sa première boutique, Marie Métrailler avait fondé en 1938 un atelier avec la ferme intention d’offrir aux femmes leur autonomie au cœur d’une société soumise au poids moral d’une église écrasante. Sa méthode : relancer la fabrication des tissus domestiques de laine et de chanvre locaux depuis le nettoyage de la laine de mouton, jusqu’aux filage et tissage. Un long processus et une entreprise audacieuse qui lui valut d’ouvrir sa boutique dans la rue principale de son village et d’employer jusqu’à cent personnes localement.
Durant ses quarante années de labeur, Marie Métrailler, passionnée de lecture se cultive en outre d’arrache-pied : philosophie, mystiques, contes et légendes… « La légende représente pour moi un fragment du passé, transposé, poétisé, érodé en quelque sorte qui frappe quand même l’imagination ; elle a le pouvoir de réveiller l’intelligence du cœur. Elle est tout sauf une leçon apprise et bien récitée. Elle vivifie l’être intérieur, elle lui permet de renouer avec une connaissance très ancienne, profondément enfouie sous le savoir. » Naturellement, on vient la consulter, comme on consultait son père qui herborisait… « Comment ai-je pu tout mener de front ? Encore maintenant, je me le demande. Tu ne sais pas ce que c’est que le montage d’un métier quand il faut tendre deux mille fils répartis sur une largeur d’un mètre septante ; cela fait 13 à 14 fils au centimètre. Il ne faut pas se tromper, sinon on doit tout désenfiler. En lui-même, le tissage n’est pas long ! » À Evolène, une fondation Marie Métrailler perpétue son activité et son message tout en offrant à la vente des tissus magnifiques…
Éric Dussert
Égarés, oubliés Libération tisserande
juillet 2025 | Le Matricule des Anges n°265
| par
Éric Dussert
Fille de la montagne, la Suissesse Marie Métrailler a connu un parcours libre dans un territoire peu favorable à l’émancipation des femmes.
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Libération tisserande
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Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°265
, juillet 2025.
