À propos de Mallarmé, l’on évoque souvent le mythe littéraire qu’il incarna, l’homme de lettres célèbre et célébré, celui-là même que Verlaine dépeint en poète maudit, ou encore celui dont Huysmans fit l’éloge dans À rebours. Il est plus rarement question des années difficiles néanmoins décisives que furent son enfance et sa jeunesse. C’est bien ce qui intéresse ici Jean-Jacques Gonzales, auteur d’un précédent livre sur Albert Camus, et également professeur de philosophie. Selon lui, Mallarmé aura constitué une poétique marquée par un legs littéraire dont il se détachera peu à peu, ses années de formation lui révéleront alors l’œuvre qu’il lui faudra créer. Il se consacrera de la sorte à une recherche poétique et esthétique, publiant ses premiers textes en revue, élaborant ses projets d’écriture théâtrale, ainsi que les motifs d’Hérodiade et du Faune en attesteront, annonçant aussi bien Igitur. De son enfance marquée par des deuils précoces, celui de sa mère puis de sa jeune sœur, il ressort d’emblée un fort désir de littérature et une vocation poétique très tôt entrevue. En vue de pouvoir s’y consacrer, il finira par choisir l’enseignement, sera nommé professeur d’anglais en 1863 au lycée de Tournon.
En intitulant son livre Ébauche de Mallarmé, l’auteur fait le portrait d’un tout jeune homme, récemment marié et père de famille, trouvant refuge dans une chambre, durant de longues nuits d’écriture et de rêverie. À peine âgé d’une vingtaine d’années, « exilé au cœur de l’exil », éloigné de ses amis avec qui il entretient une remarquable correspondance, le voici donc dans cette petite ville ardéchoise sur les bords du Rhône, ébauchant de 1863 à 1866, les grandes lignes d’une œuvre de grande ampleur, pourtant esquissée à l’ombre de tout regard. Pour préciser ces premiers tâtonnements, la correspondance se révèle précieuse. Autant de lettres adressées à ses amis, témoins et confidents de son angoisse, de son désespoir, mais aussi d’un désir tenace de transfiguration. Ce que l’auteur définit comme une « première épiphanie du Néant ». La découverte de Baudelaire et de Poe, les modèles, l’un d’un idéal poétique, l’autre d’une manière d’y atteindre, aura été primordiale, au point d’en parodier le style. Selon Jean-Jacques Gonzales, s’opère aussi « une expérience corporelle de l’écriture ». Il dépeint ainsi l’atmosphère de ce bureau devenu « chambre du temps, chambre du secret, chambre noire » où le rêve mallarméen s’échafaude. La table de travail, les objets, comme la fiole d’encre et les feuilles de papier, tout tend à révéler l’aspect matériel et physique par lequel cette quête du langage prend forme. L’auteur note ainsi : « À certains instants, seul le chemin semble l’intéresser, qui lui permet de préciser ce que devra être le Poème. »
Patiemment, le rapport au langage propre à la manière mallarméenne se précise, de même que les exigences de plus en plus radicales du poète. Il renonce à ses projets d’écriture dramatique, pour revenir au poème, et « délivré de la béquille théâtrale, du parasitage de la scène, le vocable s’affranchit vers l’absolue poésie ». Cela même engage son écriture, vers un évidement, au plus près de la pure résonance verbale, délivrée de toute signification. Ainsi, confie-t-il dans une lettre : « J’ai été assez heureux la nuit dernière pour revoir mon poème dans sa nudité, et je veux tenter l’œuvre ce soir. Il m’est si difficile de m’isoler assez de la vie pour sentir, sans effort, les impressions extraterrestres et nécessairement harmonieuses, que je veux donner. » À la faveur de la publication de ses textes, Mallarmé accordera de plus en plus d’importance à la prise en compte de la typographie, affirmant par là même une conception cette fois ouvertement moderne du poème, loin des formes codifiées de ses premiers essais poétiques.
Emmanuelle Rodrigues
Ébauche de Mallarmé,
de Jean-Jacques Gonzales
Éditions Manucius, 116 pages, 12 €
Essais Radicalement moderne
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
| par
Emmanuelle Rodrigues
Ébauche de Mallarmé décrit la manière dont le poète, jeune homme encore inconnu, en vient à élaborer son rêve esthétique, jusqu’à initier l’une des œuvres les plus absolues du XIXe siècle.
Un livre
Radicalement moderne
Par
Emmanuelle Rodrigues
Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.

