C’est un roman biscornu, à la fois doux et trash. Son auteur, Mahmoud Soumaré, né à Bamako en 1948, est professeur de mathématiques à l’université d’Abidjan. Amoureux de littérature, il s’est mis à écrire sur le tard, après avoir, devine-t-on, beaucoup vécu, beaucoup lu – et observé le monde de son œil de rêveur sagace.
Le phalanstère qu’il a imaginé, sorte de favella ivoirienne, où trône, roi sans couronne, un lépreux exilé, le vieux Baba Mathus (alias Mathusalem, dit « le patriarche » ou « l’Honorable »), accueille dans ses cahutes les miséreux et les parias. Ceux et celles, notamment, que le mauvais sort a privé d’état civil. Ces gens-là existent pour de bon. Leurs ancêtres, explique Baba Mathus à son invitée, la mystérieuse Madame Jeannette, originaires des terres arides de l’ex-Haute-Volta, avaient été recrutés, dans les années 1930, par les colons français qui avaient besoin de main-d’œuvre pour cultiver les plantations de Côte d’Ivoire. Ces émigrés « voltaïques » auraient pu, en 1960, année des indépendances africaines, obtenir la nationalité ivoirienne. Mais beaucoup n’y ont pas songé. Mal leur en prit : le droit du sol, offert par la jeune République, a été supprimé en 1972, laissant sur le carreau une foule immense de personnes sans (papiers d’) identité.
C’est sur cette toile de fond historique que se déploient les personnages du roman, habitants du « Ravin », bidonville incrusté dans une gorge, à la merci des pluies diluviennes et de « l’empire de l’Extérieur », incarné par la métropole d’Abidjan. L’un après l’autre, ils vont entrer en scène, chacun avec sa part de secrets, de désirs, de remords. Terre des sans-patrie tient, pour la forme, du récit choral autant que du roman de fantasy. Il raconte la naissance d’une famille, assurément bancale, et sa lente implosion.
Mathusalem et Madame Jeannette (qui aurait préféré s’appeler Janet et que ses enfants d’adoption baptisent MamJa) font figure de père et de mère tutélaires. Mais rien n’est simple – ni spontanément droit ou beau. Il y a de l’inceste dans l’air et quelques assassinats bien tordus. En Afrique comme ailleurs, l’homme est un loup pour l’homme – pour les filles en particulier. Rescapés d’une terrible inondation, qui les a rendus orphelins, Sam et Chem, les deux frères, et leurs trois demi-sœurs, Lunda et les jumelles Marda et Marda sont loin d’être des anges. Ils essaient de grandir comme ils peuvent, sur cette « terre d’Afrique » faite de « misère silencieuse et de misérables bavards ». La corruption y est plus répandue que la lèpre. Madame Jeannette, infirmière diplômée, réduite à travailler comme fille de salle à l’hôpital, le sait mieux que personne, qui songe à fonder « le Parti des nettoyeuses », histoire de laver l’Afrique « malade » de ses souillures.
La tragédie est là, la politique aussi, données sans pathos : c’est à la façon d’un Boris Vian (celui de L’Arrache-cœur) ou d’un Baraka Sakin (celui du Messie du Darfour) que Mahmoud Soumaré nous embarque dans son univers. On y croise le sculpteur Ousmane Sow, l’iconique Raoul Follereau, les ombres de Maya Angelou, d’Ahmadou Kourouma ou d’Alfred Hitchcock. Et une multitude d’anonymes, comme Baki, qui sourit « de toutes ses dents, ses grosses dents rappelant le maïs des régions senoufos ».
Roman modeste et cosmopolite, La Terre des sans-patrie est, par son sens de l’universel, profondément africain. C’est d’ailleurs chez Les Classiques Ivoiriens qu’il a d’abord été publié, il y a trois ans, avant d’être retravaillé par l’auteur et édité chez Globe. Admirateur de Victor Hugo et de ses Misérables, Mahmoud Soumaré ne se prend pas pour un génie des lettres. Malien de naissance, il n’est pas dupe du regard qu’on pose sur lui. Il y a quelques années, présentant le manuscrit de son premier roman, Les Marcheurs de Bougreville, il avait prédit à son futur éditeur ivoirien que son livre ferait un tabac parmi les étudiants de l’université Houphouët-Boigny. « Non parce qu’ils aiment lire, avait-il précisé, mais parce qu’ils voudront découvrir ce que le fou a écrit… »
Catherine Simon
Terre des sans-patrie, de Mahmoud Soumaré, Globe, 320 pages, 22 €
Domaine français Le ravin des apatrides
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
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Catherine Simon
Fantasy africaine au creux d’un bidonville, par Mahmoud Soumaré.
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Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.

