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Domaine français Toros de mort

février 2026 | Le Matricule des Anges n°270 | par Richard Blin

En expliquant ce qu’est un taureau de combat, et dans quel environnement naît un torero, Laura Kind veut en faire des symboles de la tragédie guerrière. Au détriment de ce qui fait de la corrida un art vivant et une esthétique du sublime.

Le Destin connu des bêtes de combat

Livre d’une poésie noire et vibrante, Le Destin connu des bêtes de combat a l’âpreté de la ruine et l’à-vif de tout ce qui excède la condition humaine. Présenté comme un roman faisant de la tauromachie une figure allégorique de la guerre, il est structuré comme une tragédie et se déploie à la façon d’un compte à rebours rythmant une marche à l’inexorable, au dimanche de Pâques de l’année 1914. On y suit les trajectoires parallèles d’un enfant et d’un jeune taureau grandissant ensemble en Camargue.
Du taurillon, baptisé Torino, et né au printemps 1910, le récit détaille les étapes de l’éducation, qui doit être la meilleure possible « pour le conduire à la mort dans le meilleur état physique possible ». Son évolution est surveillée par Paquirri, le responsable des taurillons, et par les vachers parmi lesquels se trouvent deux frères, José et Pablo, deux gamins de 11 et 12 ans placés par l’Assistance, et arrivés dans la ferme six ans plus tôt. Prêtant voix à l’animal, Laura Kind détaille ses sensations, ses pensées et ses réactions alors que tout est fait pour développer sa combativité et ses qualités de bravoure et de noblesse. Ainsi, de Torino assistant de loin au marquage au fer d’un jeune taurillon, elle dit : « Le veau atterré vivait ce que son propre corps avait vécu. Il éprouvait tout cela comme un combattant réagit à la blessure d’un frère d’armes (…), la ressentant sans douleur, (…), mais la pensant dans l’angoisse, alors qu’il charge l’ennemi, furieux, en rage, se vengeant d’une plaie qu’il ne porte pas, courant au-devant du feu qui souvent le vaincra, au mieux le projettera avec ses compagnons au rang des blessés. »
Parallèlement, José, un de ces fils de rien qui, un jour, ont croisé le souffle noir et mystérieux du taureau, a commencé à faire parler de lui comme d’un torero prometteur, même si, cet état de torero, c’est à peine s’il l’a choisi, en tout cas pas pour gagner sa vie, pas pour la perdre mais pour se la jouer, ce que ne semble pas saisir l’autrice qui ne voit dans le parcours de l’homme comme de la bête qu’une même marche vers un même sacrifice programmé. Et ce jusqu’à la corrida du dimanche de Pâques 1914 où ils vont se retrouver face à face.
Une corrida décrite dans son immuable déroulement – le tiers de la cape et des piques, le tiers des banderilles, le tiers du duel entre le matador et le taureau, celui de la muleta et de la mise à mort. Un rituel où chaque geste, chaque passe a sa raison d’être, un cérémonial où se redit – à travers une manière de toréer qui est l’art d’esquiver la charge de la bête, tout en essayant de la comprendre et de la dominer en la contraignant à agir contre sa nature – un même récit archaïque, le combat de la Nature et de la Culture. Toréer, c’est dompter sa peur, lutter contre son instinct de survie, combattre ses automatismes vitaux, faire des gestes inverses à ceux de la tendance naturelle. Entre le taureau et l’homme se nouent alors une intimité mystérieuse – où commencent et où finissent l’humain et l’animal ? – sur fond de lutte à mort sublimée en œuvre, celle que créent ensemble le torero et le taureau. Car la corrida a pour objet cette œuvre qui devient quelque chose de plus important que la vie, qui crée de la beauté sur fond de peur de la mort. Beauté paradoxale – car il arrive que le guerrier se fasse prendre, brutalement, brusquement, par le taureau – beauté sublime que Laura Kind ne veut pas voir, prêtant au taureau la conscience de mourir « pour la jouissance des culs suants, des sacs de sang, des outres de vindication lâche, aux excitations sauvages et celées » d’un public qui n’est qu’une masse sensitive. Et de ne déceler qu’attitudes de servage, de soumission et d’opposition destructrice dans la tauromachie, perçue comme un parfait modèle de préparation des êtres au combat et à la guerre. Mais les raisons de la guerre ne sont-elles pas plutôt à chercher du côté de l’ambition, de la vanité, de l’envie, de la cupidité et du désir de suprématie ? Du côté aussi de ce noyau pulsionnel, primitif et infrangible, qui habite l’homme et que ni civilisation ni culture n’ont vraiment réussi à faire taire. La corrida a plutôt le pouvoir de nouer ce réel-là, de conjurer le refus de la souffrance et de la mort. De rappeler qu’il n’y a pas de civilisation sans sacrifice, que la densité psychique et sensuelle de l’existence ne se manifeste que dans la proximité du négatif, et que la vraie folie n’est jamais que le moment où l’homme n’a plus que sa raison.

Richard Blin

Le Destin connu des bêtes de combat,
de Laura Kind
Do, 192 pages, 18 €

Toros de mort Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°270 , février 2026.
LMDA papier n°270
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°270
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