La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
ZA Loup à Loup 83570 Cotignac
tel ‭04 94 80 99 64‬
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Intemporels No future (ou presque)

février 2026 | Le Matricule des Anges n°270 | par Didier Garcia

Dans La Guerre des salamandres, l’écrivain tchèque Karel Čapek dénonce les dérives du capitalisme – avec une fantaisie qui séduit.

La Guerre des salamandres

C’est dans un archipel proche de Sumatra que le capitaine Van Toch (sorte de capitaine Haddock) a jeté l’ancre dans l’espoir de trouver des huîtres perlières, lesquelles se font de plus en plus rares. Le seul coin qui n’ait pas encore été fouillé dans le secteur porte le nom peu avenant de Devil Bay, des eaux que les plongeurs locaux refusent d’explorer car ils les disent peuplées de diables, « grands comme des enfants de dix ans », marchant sur deux pieds en dandinant leur corps et pourvus de « mains comme des hommes ». Il en faut plus pour dissuader le vieux marin. En lieu et place de diables, l’homme découvre des salamandres marines géantes qui s’avèrent être une main-d’œuvre efficace pour explorer les hauts-fonds. Son sens inné du commerce fait le reste : il leur fournit des couteaux pour se défendre contre les requins et en retour elles récoltent des perles qu’elles lui ramènent.
On ne s’étonne pas que le capitaine entende développer une activité aussi lucrative, mais les ressources perlières vont vite s’épuiser (presque aussi rapidement que les animaux se reproduisent). Les salamandres sont alors utilisées « pour la construction de digues et autres ouvrages sous-marins ». Désormais sans prédateurs, ces dociles créatures vont bientôt pulluler et se retrouver en concurrence avec les hommes : ne pouvant vivre dans des eaux très profondes, elles sont contraintes de se créer de nouvelles côtes en grignotant les terres humaines, ce qui aboutit inévitablement à une guerre entre les hommes et les salamandres. Une guerre d’un nouveau genre, à laquelle les humains ne sont pas préparés, et à laquelle la nature ne les a pas particulièrement prédisposés : « une guerre sous-marine et souterraine » qui va faire trembler les continents et annoncer la fin de l’humanité, le nombre total de salamandres étant sept à vingt fois supérieur à celui des êtres humains (à trente pages de la fin du roman, le Brésil a déjà intégralement disparu sous les flots).Voilà pour ce qui est de l’intrigue.
Ce qui fait la saveur de ce roman publié en 1935 se trouve dans la deuxième partie du volume, constituée de pseudo-articles de presse dans lesquels cette fameuse salamandre était étudiée de manière scientifique. Nous nous retrouvons ainsi à « l’Âge des Salamandres », projetés dans les querelles de clocher de l’époque. Nous découvrons alors que ces créatures parlent, pratiquant une sorte de psittacisme amélioré, ce qui n’empêche pas certains éléments de devenir d’éminents savants. Grâce à un chercheur de Hambourg, nous apprenons qu’il est possible de pratiquer sur la salamandre l’ablation « de l’estomac, d’une partie des intestins, de deux tiers du foie et d’autres organes sans interruption des fonctions vitales », ce qui ferait d’elle un « excellent animal de guerre, presque indestructible » si elle n’avait pas un caractère pacifique (la troisième partie du roman, avec son titre éponyme, donnera tort à ce chercheur). Un journal aurait même profité de la popularité de l’animal pour publier une enquête sur la question « Les salamandres ont-elles une âme ? », à laquelle le compositeur Toscanini en personne aurait répondu : « Je n’ai jamais vu aucune salamandre, mais je suis convaincu que des créatures qui n’ont pas de musique n’ont pas d’âme non plus. » Dans cette singulière revue de presse il n’est pas rare que les notes de bas de page débordent sur le reste du texte et prolifèrent ensuite sur plusieurs pages, ce qui contraint le lecteur à une drôle de gymnastique pour poursuivre ou reprendre sa lecture.
Même si Karel Čapek (1890-1938) refusait de qualifier La Guerre des salamandres de « roman utopique », préférant y voir un « reflet de ce qui est », difficile, à la veille du deuxième conflit mondial du siècle, de ne pas le lire comme une dystopie (comparable au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley ou à La Ferme des animaux de George Orwell), laquelle dénoncerait non seulement la tentation de l’impérialisme, mais aussi la mondialisation économique, les comportements nationalistes, le pillage des ressources naturelles, le pouvoir des médias, et l’exploitation des mains-d’œuvre bon marché. Un texte en somme visionnaire, puisque devenant malgré lui le miroir du monde d’aujourd’hui. Le coupable y est bien sûr désigné : « C’est les hommes qui ont fait tout ça. C’est les États, c’est le capital… » (la salamandre n’étant guère qu’un prétexte « pour parler des affaires humaines »), mais sous la plume de Čapek la dénonciation se fait avec humour (comme cette pseudo-science qui sert les intérêts de l’homme tout en parodiant la vraie science), et sinon avec humour, au moins avec une fantaisie et une désinvolture burlesque qui font sourire (souvent jaune). Au-delà de la vision apocalyptique du monde, un espoir reste d’ailleurs possible : comme dans la Bible, il se trouvera bien un Noé moderne pour sauver toutes les espèces réfugiées dans les montagnes et faire renaître l’humanité. Sur la planète Terre, la messe n’est donc pas encore dite.

Didier Garcia

La Guerre des salamandres, de Karel
Čapek
Traduit du tchèque par Claudia
Ancelot, Cambourakis, 384 pages, 13

No future (ou presque) Par Didier Garcia
Le Matricule des Anges n°270 , février 2026.
LMDA papier n°270
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°270
4,50