J’ignorais, cet après-midi-là, que la terre attendît de se changer en tombe quelques brèves journées plus tard. » Dès le début de ce roman semi-autobiographique paru la première fois en 1982, une menace plane, Richard Brautigan (1935-1984) installe une tension. Adulte de 1979 comme coincé dans le corps de l’enfant qu’il était en 1947, le narrateur raconte cette jeunesse d’alors, et déroule, sans se presser, l’engrenage (inspiré d’un fait divers) qui va conduire à un accident tragique. Alternant les époques, ce texte est vintage comme un tableau d’Edward Hopper et un peu foutraque à la manière d’un film des frères Coen. Au fil des flash-backs, enquillés comme une succession d’anecdotes, se dessine une Amérique des marges et de la galère, loin du clinquant hollywoodien. Derrière l’incongruité grinçante de certaines situations (le « gosse morbide » adore assister aux enterrements) et de farfelus personnages secondaires (le veilleur de nuit d’une scierie tout biberonné de bière, un couple qui transporte ses meubles de salon pour confortablement pêcher au bord d’un étang…), le double de papier de Brautigan pose un regard tendre et apitoyé sur la « configuration mentale » de ce gamin livré à lui-même. Et qui commettra l’irréparable après avoir récupéré un fusil, une vieille 22 long rifle… Qu’importent les longueurs (l’interminable séquence de l’accumulation de connaissances sur le hamburger, envisagée par le jeune protagoniste comme « une forme de psychothérapie » suite au drame du coup de feu mortel), on ne peut s’empêcher d’être touché par les petites et grandes leçons de vie que nous donne l’alter ego de l’auteur.
Brautigan, qui se suicide à l’âge de 50 ans deux ans après la publication de ce livre, l’un de ses derniers (l’ultime étant Cahier d’un retour de Troie), signe là un texte mélancolique, couleur sépia. « Dans ce paysage étrange précairement apaisé par une écriture au trébuchet, ne laisse sa trace dans la poussière que ce que le vent d’une vie a bien voulu, pour nous, préserver », écrit Marc Chénetier, admirable traducteur et postfacier. On contresigne.
Anthony Dufraisse
Mémoires sauvés du vent de Richard Brautigan
Traduit de l’américain par Marc Chénetier, Christian Bourgois, « Satellites », 189 p., 9 €
Poches Mémoires sauvés du vent
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Anthony Dufraisse
Un livre
Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.

